11/10/2009

Médecin généraliste, levez-vous!

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La disparition de l'écrivain Jacques Chessex nous interpelle au-delà d'une simple mort naturelle.

Le contexte dans lequel l'artiste s'en va nous donne la chair de poule. Le lieu, un théâtre; un public; un inconnu, vraiment inconnu de tous, se présentant comme « généraliste de quartier et père de famille », une question qui n'en est pas une sur l'affaire Polanski, l'homme qui disparait s'en laisser de trace, Jacques Chessex qui l'interpelle « Attendez, Monsieur le généraliste, ne partez pas! », et la réponse de l'auteur qui s'adresse...à Dieu ou au Diable puisque l'auteur de l'intervention a disparu, puis l'écroulement de l'homme de lettre, enfin, comme un Jugement Dernier, comme ce Jugement Dernier qu'il attend peut-être depuis le dernier paragraphe qu'il a écrit dans « L?ardent royaume »:

« La nuit s'épaississait derrière l'image. La nuit secrète aux cloisons douces. Il allait prendre l'enfant par la main, la conduire à sa chambre, l'habiller, ensuite il l'accompagnerait à une exposition féline comme elle en avait envie depuis si longtemps, les chats secoueraient leur tête enrubannée et seraient nommés Rachmaninov, Louis II, Igor. Béatrice passerait le doigt dans le grillage et il faudrait désinfecter le petit pouce parce qu'un persan l'aurait un peu griffé au-dessus de l'ongle. Voilà. Consuelo toussait derrière la porte. L'exposition fermerait très tôt, on aurait encore le temps de monter au sommet de la gloriette, d'où l'on voit dormir les poissons dans le lac. Tout en haut du tableau, le bleu du froid se figeait et scintillait comme un rêve dur. A droite, la petite fille était redescendue de la tour, et la signature du peintre se consumait, tison ironique, comme la paume de Jézabel dans la cendre, après le passage des vengeurs. »

Béatrice, la fille suicidée de Me Mange. Mange, comme symbole de l'Ogre, celui qui avale femmes et maîtresses. Béatrice, comme le personnage de la Divine Comédie de Dante, incarnation de la Beauté et de la Bonté, objet d'amour et de contemplation, muse et guide du poète dans sa quête du salut. Les chats, les persans enfermés derrière un grillage. Une petite fille imprudente qui glisse son doigt. Il faut désinfecter contre l'agression des félins, félins qui pourraient être les hommes violeurs. Cette exposition d'art et ces poissons, ce froid bleu qui fige et scintille comme un rêve dur. Et la chute, terrible chute, la signature du peintre qui se consume, tison ironique, après le passage des vengeurs.

La sortie de Jacques Chessex est une sortie de mystique comme il devait y songer depuis très longtemps. Et si la honte recouvre aujourd'hui de son manteau quelqu'un, c'est celle du justicier au visage caché, reflet de l'hypocrisie de notre monde, de cette bourgeoisie qui trop souvent fait de la main gauche ce qu'elle condamne de la main droite. Jacques Chessex, dans sa mort de tragédie grecque, a rétabli l'honneur de toutes celles et ceux qui regardent le monde et leur vie en face, sans jamais se détourner du long travail de créateur, doit-il le payer du prix de la condamnation, du rejet, et de la mort. Jacques l'Ermite savait pourquoi il s'éloignait des mondanités. Non que cela lui déplaisait. Mais pour garder l'acuité de l'aigle, de cet aigle qui fond sur sa proie sans pitié, qui plane haut dans le ciel en toute majesté afin de pouvoir tout dire de la condition de l'Etre dans ses beautés et ses générosités comme dans ses laideurs et vilénies.

Un aigle immense, un veilleur de jour et de nuit, est tombé sous les balles. C'est un chacal (chagal en persan) qui lui a tiré dessus avec sa mitraillette chargée de mots assassins. Aux aigles survivants de continuer le travail.

 

 

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13:21 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (0)

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