19/04/2011

Richesses des uns, pauvreté des autres, un mur

 

Dans ce pays où tout paraît si gentil, si consensuel, si honnête et parfait, il y a pourtant une sorte d'apartheid qui est en train de se créer entre la classe aisée, diplômée supérieure, celle qui peut tout se permettre, donc à peu près tout et n'importe quoi en termes de confort, voyages, biens de consommation, et la classe exploitée, largement limitée dans ses accès aux plaisirs et toujours à la limite de la rupture budgétaire, qui non seulement est abusée dans ses légitimes revendications d'aspirer à moins de difficultés financières, grâce à des salaires un peu moins misérables qui leur permettraient de contourner dignement les demandes d'aides sociales, mais surtout d'être reconnus en tant que citoyens et citoyennes à part entière.

Hors, le drame de ce pays est que les riches d'aujourd'hui ne sont plus les riches de hier. Dans les années 1970, la droite patronale était représentée par des personnalités hautement responsables vis-à-vis de la solidarité sociale au sein de la communauté helvétique. Le radicalisme social exerçait son plein pouvoir avec une certaine clairvoyance et une envie de protéger la famille de travailleurs. Aujourd'hui, c'est devenu presque une bêtise et un reproche permanent que de vouloir des enfants, surtout si la structure de la cellule familiale est affaiblie par des revenus modestes d'un ou des deux parents.

Que penser des attaques incessantes de la droite actuelle sur les plus affaiblis de notre communauté? Que penser de personnes millionnaires qui osent afficher un mépris face aux petites gens qui triment durent dans les arrières boutiques du territoire pour assurer la bonne marche du tourisme et de la vente dans les très nombreuses surfaces commerciales? Car se sont essentiellement dans ses branches-là qu'aujourd'hui le personnel est exploité honteusement afin de permettre à l'industrie du tourisme, de l'agro-alimentaire et du textile de maintenir des prix attrayant pour les consommateurs qui, comme par hasard, se retrouvent souvent être des gens fortunés se permettant de dépenser à tout va pour leurs loisirs, leurs conforts, et leurs vacances.

Hors ces mêmes personnes crachent aujourd'hui volontiers aux visages de celles et ceux qui les servent. Si j'étais le boss d'un puissant syndicat, le 15 mai prochain, je demanderais à tous les travailleurs et travailleuses des branches citées ci-dessus de débrayer pour le week-end et de déambuler dans les villes de Suisse avec ce T-shirt portant, par exemple, ces slogans:

 

Qui aime vous servir

mérite-t-il votre mépris?

 

Journée des gentils organisateurs

de vos plaisirs.

Nous n'avons plus rien à vous offrir.

Mais les syndicats ronronnent à côté des cheminées patronales. Ils revendiquent usine par usine, commerce par commerce, quand un patron ferme boutique ou quand des permis de travail valables ne sont pas au rendez-vous. Lutte inutile et bien faiblarde. Ce qu'il faut, c'est enfin un gros buzz pour dire aux riches que sans nous, les petites mains, ils ne sont rien du tout et que leurs chambres d'hôtel, leurs vitrines préférées, leurs repas gastronomiques ou de bord de plage n'existeraient même pas dans leurs rêves sans nous, leurs faiseurs et réalisateurs de rêves et de bien-être corporel, émotionnel, spirituel.

Les riches, ils ont de la chance que je reste un citoyen très discret. Parce que sinon, la Révolution de Jasmin passerait par la Suisse. A lire Victor Hugo, on le sait déjà, les Misérables sont de toutes les époques, alors que les paysages alpins, eux, restent presque immuables et sereins devant la bêtise humaine. Extrait d'une page hugolienne alors que l'écrivain se promène en Suisse, au Righi, accompagné de sa maîtresse, Juliette Drouet:

La montée : source, chapelle et ravin
«Je me suis écarté de la route, et au milieu de quelques grosses roches éboulées j'ai trouvé la petite source claire et joyeuse qui a fait éclore là, à deux mille pieds au-dessus du sol, d'abord une chapelle, puis une maison de santé. C'est la marche ordinaire des choses dans ce pays que ses grandes montagnes rendent religieux ; d'abord l'âme, ensuite le corps. La source tombe d'une fente de rochers en longs filandres de cristal, j'ai détaché de son clou rouillé la vieille écuelle de fer des pèlerins, et j'ai bu de cette eau excellente, puis je suis entré dans la chapelle qui touche la source.

Un autel encombré d'un luxe catholique assez délabré, une madone, force fleurs fanées, force vases dédorés, une collection d'ex-voto où il y a de tout, des jambes de cire, des mains de fer-blanc, des tableaux-enseignes figurant des naufrages sur le lac, des effigies d'enfants accordés ou sauvés, des carcans de galériens avec leurs chaînes, et jusqu'à des bandages herniaires ; voilà l'intérieur de la chapelle.

Rien ne me pressait ; j'ai fait une promenade aux environs de la source, pendant que mon guide se reposait et buvait quelque kirsch dans la maison. Le soleil avait reparu. Un bruit vague de grelots m'attirait. Je suis arrivé ainsi au bord d'un ravin très encaissé. Quelques chèvres y broutaient sur l'escarpement, pendues aux broussailles. J'y suis descendu, un peu à quatre pattes comme elles.

Là, tout était petit et charmant ; le gazon était fin et doux ; de belles fleurs bleues à long corsage se mettaient aux fenêtres à travers les ronces, et semblaient admirer une jolie araignée jaune et noire qui exécutait des voltiges, comme un saltimbanque, sur un fil imperceptible tendu d'une broussaille à l'autre.

Le ravin paraissait fermé comme une chambre. Après avoir regardé l'araignée, comme faisaient les fleurs (ce qui a paru la flatter, soit dit en passant, car elle a été admirable d'audace et d'agilité tant qu'elle m'a vu là), j'ai avisé un couloir étroit à l'extrémité du ravin, et, ce couloir franchi, la scène a brusquement changé.

Le spectacle et son spectateur
J'étais sur une étroite esplanade de roche et de gazon accrochée comme un balcon au mur démesuré du Righi. J'avais devant moi dans tout leur développement, le Bürgen, le Buochserhorn et le Pilate ; sous moi, à une profondeur immense, le lac de Lucerne, morcelé par les nases et les golfes, où se miraient ses faces de géants comme dans un miroir cassé.

Au-dessus du Pilate, au fond de l'horizon, resplendissaient vingt cimes de neige ; l'ombre et la verdure recouvrèrent les muscles puissants des collines, le soleil faisait saillir l'oncologie colossale des Alpes ; les granites ridés se plissaient dans les lointains comme des fronts soucieux ; les rayons pleuvant des nuées donnaient un aspect ravissant à ces belles vallées que remplissent à certaines heures les bruits effrayants de la montagne ; deux ou trois barques microscopiques couraient sur le lac, traînant après elles un grand sillage ouvert comme une queue d'argent ; je voyais les toits des villages avec leurs fumées qui montent et les rochers avec leurs cascades pareilles à des fumées qui tombent.

C'était un ensemble prodigieux de choses harmonieuses et magnifiques pleines de grandeur de Dieu. Je me suis retourné, me demandant à quel être supérieur et choisi la nature servait ce merveilleux festin de montagnes, de nuages et de soleil, et cherchant un témoin sublime à ce sublime paysage. Il y avait un témoin en effet, un seul, car du reste l'esplanade était sauvage, abrupte et déserte.

Je n'oublierai cela de ma vie. Dans une anfractuosité du rocher, assis les jambes pendantes sur une grosse pierre, un idiot, un goitreux, à corps grêle et à face énorme, riait d'un rire stupide, le visage en plein soleil, et regardait au hasard devant lui.

O abîme ! les Alpes étaient le spectacle, le spectateur était un crétin».

Si quelques patrons humanistes comprennent la symbolique de cette belle page, ils se rendront compte, assurément, qui fait le spectacle en ces lieux et qui est le crétin de spectateur qui en demande toujours plus aux artistes aux petites mains. Quant aux autres grosssiers et arrivistes personnages qui trustent les dépenses excessives en méprisant tous les travailleuses et travailleurs qui les servent, que la montagne gronde du tonnerre de Dieu pour les obliger à un retour vers plus d'humilité et de reconnaissance. Inch'Allah.

Le 15 mai, une pensée pour ce billet qui est aussi un billet d'un gentil révolté contre sa propre condition sociale. Salaud de pauvre!

16:17 Publié dans Lettres | Lien permanent | Commentaires (4)

Commentaires

C' est un extrait à crédit immédiat et confortable ?
Et bien...
Oui !
Avec tout ce qui l' accompagne !
Ah la campagne... C' est du champagne !

Écrit par : Cristal Gagnante | 19/04/2011

Bon sinon... Et pour m' effacer... Un peu... Je souligne l' "abîme" cet être au Grand témoignage qui, chérit par sa retraite sur la montée de sa propre humilité en puissance, fait tomber le Moi dans un humour qui prend Nous au sérieux.

Écrit par : Cristal Gagnante | 19/04/2011

Rien à ajouter sauf ma pauvre modestie qui se fait de la noblesse en votre honneur. Merci, et bonne soirée, à ceux qui liront tout ce blog !
Il est d' une bonne Nature.

Écrit par : Cristal Gagnante | 19/04/2011

"il y a pourtant une sorte d'apartheid qui est en train de se créer". Oui, cher Pachakmac, c'est ce que j'ai clairement perçu en rentrant d'Afrique du Sud! Et cette "apartheid" est plus pernicieuse, parce qu'elle est existe dans le brouillard. merci.
claire marie

Écrit par : cmj | 20/04/2011

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