19/08/2012

La lettre de Nadezhda Tolokonnikova avant le verdict

 

Le 16 août 2012, depuis sa maison d’arrêt.

Le fait que je sois en prison ne suscite en moi aucune colère. Je ne ressens pas de colère. Je n’ai pas de colère personnelle. La colère qui m’habite est politique. Notre emprisonnement est un signe clair et limpide que tout le pays est dépossédé de sa liberté. Et c’est cette menace d’anéantissement de toutes les forces de liberté et d’émancipation qui me met en colère.

Derrière l’arbre, il faut voir la forêt, derrière le signe, la tendance et derrière le cas particulier, l’état d’un pays.

Les féministes de la deuxième génération disaient : « Le personnel, c’est déjà politique ». C’est la vérité. L’affaire Pussy Riot a montré comment les problèmes privés de trois personnes accusés de “hooliganisme” peuvent donner vie à un mouvement politique. La pression et la répression qu’ont subies trois personnes ayant osé prendre la parole face à un régime autoritaire a fait réagir le monde entier. Activistes, punks, pop stars, membres du gouvernement, humoristes, écologistes, féministes et machistes, théologiens musulmans et chrétiens – des personnes de tous horizons prient pour Pussy Riot.

L’affaire Pussy Riot a soulevé des forces si nombreuses et diverses que j’ai du mal à croire que je ne rêve pas.

Il se produit aujourd’hui quelque chose d’improbable dans le contexte de la vie politique russe : la société civile exerce sur le pouvoir une pression exigente, obstinée et sensée.

Je remercie tout ceux qui ont clamé : « Liberté pour les Pussy Riot ! ». Tous ensemble nous sommes en train d’organiser un événement grand et important. Le système mis en place par Poutine a de plus en plus de mal à le maîtriser. Peu importe le verdict, nous avons déjà gagné. Car nous avons appris à nous mettre en colère et à parler de politique.

Les Pussy Riot sont heureuses d’avoir été à l’origine d’un vrai mouvement collectif, et que votre passion politique soit si forte qu’elle ait traversé les frontières des langues, des cultures, des mondes, des statuts économiques et politiques. Kant aurait pu dire qu’il ne voyait à ce Miracle d’autre raison que le fondement de la moralité réside en l’homme.

Merci pour ce Miracle.

Nadezhda Tolokonnikova

Source: http://mark-feygin.livejournal.com/96072.html

Traduction: Olga Kokorina

 

Maison du Christ Sauveur, quelque part sur la planète Terre

 

Chère Nadezhda,

 

Vous finissez votre lettre par une référence à Emmanuel Kant. Quel paradoxe par rapport à la vision que les Pussy Riot présentent aux Russes et au monde! Vous la punkette vous citez le philosophe le plus abstrait à la vie, le plus réglé comme une horloge, le plus retiré de l'agora. Kant, un philosophe d'apparence totalement invisible, complètement prévisible concernant ses faits et gestes, sans aucune provocation publique, toujours à l'heure, ponctuel comme un astre solaire imperturbable.

La preuve:

«L'histoire de la vie d'Emmanuel Kant est difficile à écrire, car il n'eut ni vie ni histoire ; il vécut d'une vie de célibataire, vie mécaniquement réglée et presque abstraite, dans une petite rue écartée de Kœnigsberg. Je ne crois pas que la grande horloge de la cathédrale ait accompli sa tâche visible avec moins de passion et plus de régularité que son compatriote Emmanuel Kant. Se lever, boire le café, écrire, faire son cours, dîner, aller à la promenade, tout avait son heure fixe, et les voisins savaient exactement qu'il était deux heures et demie quand Emmanuel Kant, vêtu de son habit gris, son jonc d'Espagne à la main, sortait de chez lui, et se dirigeait vers la petite allé de tilleuls, qu'on nomme encore à présent, en souvenir de lui, l'allée du Philosophe. Il la montait et la descendait huit fois le jour, en quelque saison que ce fût ; et quand le temps était couvert ou que les nuages noirs annonçaient la pluie, on voyait son domestique, le vieux Lampe, qui le suivait d'un air vigilant et inquiet, le parapluie sous le bras, véritable image de la Providence.» (Portrait de Kant par Heinrich Heine, De l'Allemagne, 1853)

 

Qui plus est: Kant estimait que c'était Jean-Jacques Rousseau qui l'avait mis sur le "droit chemin" et provoqua chez lui une "révolution de la réflexion".

Qu'est-ce que les Lumières?

Réponse à la question (tentative du 19 août 2012):

Un groupe punk pratiquant sa proche recherche spirituelle à travers la philosophie du déisme libérant des angoisses de la mort. Un groupe provocateur du nom de Pussy Riot qui n'a sans doute pas choisi le droit chemin pour les bourgeois endormis dans leur confort personnel mais sans doute un droit chemin parti à la recherche de leur quête de l'existence, sans trucage ni tricherie, sans lâcheté mais avec courage et volonté dans l'expérimentation de l'humain.

Chère Nadezhda, je ne viendrai pas vous apporter des oranges dans votre prison de Russie. Mais je vous offre cette réflexion de Kant:

Kant a ainsi revendiqué sans ambiguïté la liberté humaine et, respectant la dignité humaine, renvoyé la perception de cette liberté au domaine de la subjectivité, dont il est principalement traité dans la Critique de la raison pratique (1788). La conclusion de cette Critique commence en ces termes: «Deux choses remplissent le coeur d'une admiration et d'une vénération toujours nouvelles et toujours croissantes, à mesure que la réflexion s'y attache et s'y applique: le ciel étoilé au-dessus de moi et la loi morale en moi.» (11) (...)

L'Europe au siècle des Lumières

Prenant une part décisive à ce mouvement, Kant a su donner une expression frappante et définitive à ses arguments contre l'intolérance, l'endoctrinement, la lâcheté et la paresse, de sorte qu'ils peuvent nous servir encore aujourd'hui pour édifier une société universelle sur de bonnes assises. Souvenons-nous de sa définition des Lumières: «Les Lumières se définissent comme la sortie de l'homme hors de l'état de minorité où il se maintient par sa propre faute. La minorité est l'incapacité de se servir de son propre entendement sans être dirigé par un autre. Elle est due à notre propre faute quand elle résulte non pas d'un manque d'entendement mais d'un manque de résolution et de courage pour s'en servir sans être dirigé par un autre.
Sapere aude! Aie le courage de te servir de ton propre entendement! Voilà la devise des Lumières.» (30).

Cette lettre vous est adressée, chère Nadezhda. Mais elle est encore plus adressée à toutes celles et tous ceux qui vous vomissent et vous pissent dessus ici en Europe et chez vous en Russie. Des gens qui se réclament des Lumières et de la démocratie mais qui soutiennent là-bas, comme par exemple ce triste Réseau Voltaire de Mr Thierry Meyssan, bourreaux, dictateurs, oligarques, monarques, et autres tueurs de Conscience et de vies humaines, des criminels très ordinaires de peuples.

Nous avons encore un très long chemin à faire avant que les consciences humaines se libèrent des jougs du pouvoir et de l'argent. Notre travail individuel et collectif sera intense, fou, miraculeux, esthétique (même à travers le mauvais goût) et suffisament fort pour vaincre des démons de l'absolutisme, de la dictature des clergés et des pouvoirs. Votre foi est forte. La mienne aussi. Continuons à nous battre pour la liberté de conscience et le droit à l'expression.

"C'est bien" a prononcé au moment de mourir Emannuel Kant. Que ce "C'est bien" soit pour vous des mots de paix et de désir d'Amour.

C'est bien à vous.

Ali pacha

 

 

 

 

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