10/01/2015

Faut-il créer des espaces publics différents ?

La liberté d'expression est sacrée...Mais...

Monsieur Montabert nous fait une démonstration de sophismes dans sa toute dernière mouture blogueuse.

La liberté d'expression est sacrée... Mais... Je peux dire n'importe quoi, n'importe comment, n'importe où sur n'importe qui ! Essayez-voir de crier dans une foule musulmane à Istanbul « Les musulmans sont des cochons de terroristes et je les emmerde ! » et ce sera sûrement plus qu'un coup de boule que vous recevrez en retour. Où allez vous frotter à un rassemblement du Front National et gueulez : « Marine est une grosse vache et une pétasse ! ». Vous verrez comment ses amis vous passeront une ratonnade de première.

Non. La liberté d'expression a ses codes tout en ayant des limites que parfois elle ose dépasser pour provoquer. Jusqu'à provoquer une émeute ou une guerre civile ? Il y a des formes pour le dire. Et parfois il y a des caricatures de presse...qui vont à la limite et la dépasse en provoquant des réactions non contrôlées. Il y a eu des morts dans les pays arabes suite aux caricatures de Charlie. Il faut le rappeler ici. Mais Charlie, dans le même temps a décidé d'une prise de risque maximale pour faire bouger le monde musulman. C'est en balance. Faut-il prendre tant de risques et mourir à la fin pour un résultat escompté qui ne viendra peut-être jamais et qui fera même son effet contraire (un attentat fatal contre Charlie) ou mettre la pédale douce pour prendre son temps, prendre patience, et savoir user de ruses de Sioux pour accomplir des changements profonds  dans le cœur des êtres humains ? Charlie a payé trop trop cher. Il ne méritait pas ça. Et la moindre, c'est d'espérer que cette fois ce que Charlie cherchait chez les musulmans, il l'obtienne avec nous tous. Ce serait une victoire après un crime épouvantable.

Revenons à la liberté d'expression de tout un chacun. Une idée scandaleuse peut s'exprimer chez tout individu. Tant que le passage à l'acte n'est pas commis ou que cette parole n'est pas de la diffamation ou une menace de viol ou de mort, par exemple, envers quelqu'un, il n'y a pas de quoi aller en justice. Cette parole scandaleuse, nous y avons tous droit tant que nous ne cherchons pas à l'ériger en système collectif. Le problème c'est de savoir ce qu'une parole scandaleuse ne puisse devenir un jour admise par le système. Les pionniers qui ont parlé de l'avortement légal avaient-ils le droit de parler en leur propre nom sans se faire lyncher et d'en faire ensuite un combat de société pour que la majorité du peuple l'accepte un jour. Pour les catholiques intégristes, ce crime d'avant reste un crime toujours. Pour les progressistes, c'est la femme (avec l'homme) qui sont responsables de cette vie à donner ou pas pour diverses raisons privées. Dans le champ politique, il y a des idées dangereuses qui sont parfois bloquées par le peuple. Une idée fasciste qui prône le renvoi des musulmans dans leur pays d'origine est une idée indéfendable. Mais on peut la dire en tant qu'individu. C'est la liberté d'expression. Mais a-t-on le droit d'en faire un combat politique et de porter cette idée au pouvoir ? Pour moi, c'est clairement non. Hitler ne serait jamais arrivé au pouvoir si l'Allemagne démocratique avait interdit son parti politique à temps et mis en prison des hommes qui prônaient politiquement le silence puis l'extermination des juifs, des artistes, des tziganes, des malades mentaux, et des handicapés.

D'où les sophismes de Monsieur Montabert. La liberté d'expression ne permet pas tout, pas absolument tout. Et ce qui est juste à l'équilibre précaire dans l'espace public peut effectivement être discuté voir censuré selon la sensibilité du média. Les dessinateurs de presse en savent quelques choses. Ils ont des dessins interdits dans leur tiroir que le rédacteur en chef leur a refusé... Chappatte le premier, je crois.

Pour terminer, j'en viens à mon titre de ce billet. Faut-il créer des espaces publics différents pour se permettre toute la liberté d'expression ? On connaît l'Histoire des Murs. On pourrait créer des carrés sur la planète avec des murs géants. On y mettrait les musulmans dans un, les chrétiens dans un deuxième, les juifs dans un troisième, les athées dans un quatrième, ainsi de suite pour toutes les religions du monde. Mais l'Histoire nous enseigne que les êtres humains sont beaucoup plus que leur religion. Ils sont des citoyens et citoyennes de ce monde avec une identité mixte, colorée, multiculturelle. Ces gens ne se réduisent pas à des carrés et des murs où on les y enferme. Ces gens font exploser les murs et ouvrent l'Humanité à des valeurs fondamentales de partage et de différences. Ces gens savent aussi que la liberté d'expression est un bidon d'essence. Et que ce bidon d'essence, il vaut mieux le mettre dans le réservoir de l'Humanité pour qu'elle avance sur la route plutôt que de le jeter sur elle pour qu'elle saute dans une guerre civile.

Alors si Charlie proposait d'interdire le Front National, c'est que peut-être il avait compris que ce parti préférait jeter le bidon d'essence sur les banlieues de Paris plutôt que de mettre l'essence humaine dans son moteur pour que l'Humanité avance encore sur des chemins démocratiques.

http://stephanemontabert.blog.24heures.ch/archive/2015/01...

 

 

 

 

 

 

 

Commentaires

C'est un débat intéressant sur le plan philosophique.

Où s'arrête le droit à l'expression et l'atteinte au respect de l'autre ?

Insoluble.

Écrit par : Jmemêledetout | 10/01/2015

Effectivement, insoluble. L'humour est la politesse du désespoir a dit Devos, je crois. Oui, c'est bien ça. On peut faire de l'humour mais il est pratiquement impossible de le faire avec tout le monde.

Écrit par : pachakmac | 11/01/2015

«On pourrait créer des carrés sur la planète avec des murs géants. On y mettrait les musulmans dans un, les chrétiens dans un deuxième, les juifs dans un troisième, les athées dans un quatrième, ainsi de suite»

Ça a été fait. C’étaient pas forcément des espaces tout-à-fait carrés. Il y en avait des plus grands et des bien plus petits.

Y’avait pas non plus forcément que des gens de la même religion dans chaque carré, même s’ils partageaient les mêmes intérêts, bouffaient la même becquetance, riaient des mêmes blagues, s’accordaient cordialement sur leurs manières de baiser…

Bon et puis, dans d’autres carrés certains on commencé à s’emmerder parce qu’ils se marraient moins; surtout parce qu’ils apprenaient que dans des carrés lointains où l’on ne partageait pas le même dieu ni la même façon de gérer les histoires de cul, y’avait un peu plus de grain à moudre…

Donc ceux qui s’emmerdaient entre-eux dans leur propre carré, se sont mis à fuir leur quadrilatère pour aller s’engouffrer dans de plus petits triangles ou hexagones, bondés eux-mêmes par l’arrivée inopinée d’autres fuyards provenant d’octogones voisins, où l’herbe s’était mise à sécher trop vite sans que l’on sache pourquoi… même si la plupart du temps c’était par manque d’intérêt pour l’arrosage…

Tout ça a fini par devenir un petschi pas possible… du genre de la dernère scène de la plupart des albums d’Astérix.

Je suis Astérix…

Écrit par : petard | 11/01/2015

"Pour moi, c'est clairement non. Hitler ne serait jamais arrivé au pouvoir si l'Allemagne démocratique avait interdit son parti politique à temps"
Vous manquez singulièrement de culture historique et vous interprétez avec les yeux d'aujourd'hui, erreur assez commune il est vrai.
Lisez tout Philip Kerr, c'est passionnant et très instructif. Sinon allez chercher "Traité de Versailles" sur Google...

Écrit par : Géo | 11/01/2015

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