23/03/2015

Cher Hafid,

Quel est le secret de ton islam ? C'est en lisant ton histoire en raccourci à travers un article du « Temps » paru aujourd'hui, et qui m'a beaucoup ému, que cette question, la plus importante à mes yeux de croyant, m'est revenue en tête.

Oui. C'est la question que chaque musulman devrait se poser quotidiennement à la lumière de sa propre existence. La question religieuse m'intéresse très peu. Je crois t'en avoir déjà transmis la raison principal. Je tiens à mon libre-arbitre comme à la prunelle de mes yeux. Je me sens d'abord artiste, citoyen de la laïcité, en recherche sur le chemin de ma propre identité qui se développe au fur et à mesure de mes connaissances personnelles. Je peux commettre des impairs pour beaucoup de musulmans qui ne sont pas forcément des impairs selon ma propre interprétation spirituelle. Il est clair que cet islam « libéré » coïncide étrangement avec un certain « Mai 68 » et reprise du « peace & love », il est interdit d'interdire la croyance libre et l'interprétation religieuse, entre autre la rébellion définitive contre les autorités religieuses, surtout les plus dogmatiques et extrémistes qui vont jusqu'à appuyer la barbarie, les viols, les mises en esclavage, les lapidations, les mutilations, les crucifixions, les égorgements, et les immolations, sans oublier les empoisonnements, les attaques aux armes chimiques...et bientôt atomiques... N'en jetons plus, cher Hafid, le catalogue des horreurs au nom d'Allah me fait gerber ma propre conscience.

Ton parcours est de ceux que j'apprécie en ce monde. Tu n'as jamais perdu ta liberté de penser, ton libre-arbitre, et, bien que croyant pratiquant tu restes au contact de toute humanité, ce qui, de facto, te classe comme infidèle aux yeux des musulmans les plus bornés, musulmans lancés dans une sorte de concours à la pureté islamique qui ressemble fort à une vision fasciste du monde avec ses bons croyants qui rejoindront forcément le paradis et ses monstres à rejeter dévoués au culte de Satan. Comment peut-on vouloir oublier son humanité pour les sœurs et les frères qui ne pensent pas à la façon d'une dictature d'Allah ? Et est-ce qu'Allah est bien ce dictateur qui sert si bien la cause et la condition masculines et bafoue celles des femmes ? Et est-ce qu'Allah est ce terrifiant dieu qui va condamner à l'enfer pour l'éternité un athée, un bouddhiste, un hindouiste, voir un bon viticulteur-encaveur protestant bien de chez nous qui cultive sa vigne avec amour et produit des vins exceptionnels pour le palais et le plaisir de nos concitoyens?

Les interdits sont faits pour qu'on réfléchisse à notre façon de consommer, un peu à l'image d'une interdiction de rouler plus vite qu'à 80 kilomètre/heure sur un tronçon d'autoroute. On peut outrepasser l'interdit. Mais c'est à nous et nous seuls qu'incombent les conséquences possibles. Braver l'interdit coranique du vin nous oblige sans cesse à s'interroger sur notre consommation d'alcool, pourquoi nous buvons peu ou beaucoup, est-ce pour faire la fête avec des amis, est-ce pour noyer une quelconque déception ou tenter d'effacer un moment de déprime ? Le Coran existe pour nous saisir de notre responsabilité individuel face à la vie, aux gens que nous fréquentons pour de vrai ou en virtuel sur l'Internet. Le Coran est pour moi source de liberté au même titre que la Bible ou d'autres textes dits sacrés, y compris hors des trois religions du Livre. Le Coran n'est pas ce monstre tant décrier par les ennemis de la croyance en Dieu. Il devient ce monstre si l'on décide d'animer sa propre haine de l'autre, du différent, de celui qui nous est trop étranger à notre façon d'exister. Le Coran devient ce texte qui sert ces tueurs froids si nous décidons que Dieu a créé des êtres humains qui lui correspondent en tous points, ses élus, et d'autres qui seraient à combattre de toutes les façons mêmes les plus cruelles et barbares. Hors si Allah est bien cet Être d'amour et de création il ne peut en même temps être ce démon omnipotent qui provoque le malheur des êtres humains. Ce sont les êtres humains, eux seuls, qui décident de commettre les pires crimes au nom d'Allah. Et ce sont ces mêmes êtres humains qui décident de leur liberté, de leur foi en Sa lumière, ou de leur athéisme provisoire ou définitif. Allah n'oblige à rien. Allah donne à l'homme le choix de vivre en homme de bien ou de prendre des chemins où il subira des déboires à court, moyen, et longs termes.

Je comprends ta souffrance et ton désarroi devant tant de catastrophes humaines, de haines rendues possibles par les envies de domination de quelques-uns au détriment du plus grand nombre. Je comprends et respecte ton retour à un islam plus religieux et sans doute nettement moins contestable que le miens qui ressemble à un islam panaché de multiples influences laïques et spirituelles. Je comprends enfin ta déception de retourner à ton islam profond après ta parenthèse libertaire alors que dans le même temps des criminels s'emparent du Coran pour le réduire à néant par leurs comportements odieux exercés sur tous les Continents. Je ressens ce malaise personnellement et ce mal-être d'une conversion à l'islam à une des époques les plus dramatiques pour l'islam. Suis-je musulman au même titre que tous ces malfaiteurs qui commettent les pires atrocités ? Suis-je musulman au même titre que ces nazes-islamistes qui veulent imposer l'islam à tous les humains, un islam barbare et passéiste, un islam qui a connu l'esclavage et le mariage de très jeunes filles, un islam qui coupait les mains des voleurs, un islam qui partait en guerre pour survivre à la disparition par la lutte non-violente devenue impossible à cause d'adversaires cruels et farouches désireux d'en finir avec le Prophète, un islam qui cependant lapidait encore, un islam qui se défendait avec les us et coutumes de ces temps reculés, us et coutumes qui existaient partout sur la Terre et qui ont existé comme référence et lois ordinaires jusqu'à très peu de temps dans nos contrées occidentales (il suffit ici de rappeler les génocides, l'esclavage des Noirs et les colonisations, y compris religieuses, de centaines de millions de personnes) ?

Non. Pour sûr, je ne suis pas de cet islam très éloigné de notre temps. Pas sûr non plus que l'islam que je revendique pour moi-même soit un islam acceptable et accepté d'une large couche de la population musulmane. Sortir de tout rigorisme religieux ressemble davantage à une rupture religieuse qu'à une continuité au sein du cercle religieux. Si je n'ai jamais fréquenté la mosquée et ses rites, suis-je bien musulman au sens profond du terme ? Il en va de même de mes racines chrétiennes. Ne plus fréquenter l'Eglise, fait-il d'un chrétien un athée d'office ? Assurément pas, selon ma vision personnelle de la spiritualité.

Pour conclure, cher Hafid, j'ai voulu ce billet sur mon blog pour aussi interpeller musulmans et musulmanes de notre temps. Sont-ils prêts à suivre la destruction de l'islam dans le but d'imposer la charia au monde entier ? Où alors ont-ils assez d'assurance en leur foi pour progresser sur les chemins de liberté tracés par les artistes et philosophes qui tentent d'ouvrir portes et fenêtres afin de rester fiers de leurs précieuses origines musulmanes tout en cultivant un islam libéré de ses scories moyen-âgeuses dédiées à la Majesté de Dieu ?

Bien à toi, cher Hafid. Dans le plaisir attendu d'une rencontre réelle avec toi et de toutes les interrogations fructueuses qui me taraudent le cœur et l'esprit.

http://www.letemps.ch/Page/Uuid/c90014ae-d0c6-11e4-ab43-7...

 

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