27/03/2015

La solitude du coureur de fond

Tout ça m’amène à réfléchir sur cette façon que j’ai souvent d’avoir le cafard. Le sac à charbon que l’on a au-dedans de soi et le noir qu’il vous met sur la bouillotte, ça ne veut pas forcément dire qu’on va se pendre, ou se flanquer sous un autobus, ou se jeter par la fenêtre, ou se couper la gorge avec une boîte à sardines, ou se mettre la tête dans le fourneau à gaz, ou aller fourrer la fichue défroque de sa carcasse sur une voie de chemin de fer. Parce que, quand on a vraiment le noir, on n’arrive même pas à se décoller de sa chaise.

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4U

Le temps s’écoulait tout doucement : l’aiguille des minutes de l’horloge semblait calée dans une position invariable. Les deux fillettes se regardaient mutuellement et n’avaient pas conscience de sa présence : lui se retrancha en lui-même en sentant tout le néant de ce monde et en se demandant comment il arriverait à supporter tous les jours qui lui semblaient s’allonger sans but devant lui, comme des produits fabriqués qu’emporte une bande transporteuse déréglée. […] Tout ce qu’il pouvait voir de son passé, c’était une brume grisâtre, et dans son avenir, la même brumasse mystérieuse qui ne dissimulait que le néant.

 

Notre gâteux de salaud de directeur, notre vérolé de patron à moitié crevé, aussi creux qu’un fût de pétrole vide, voudrait bien qu’avec mes facultés de coureur je le couvre de gloire, que je lui infuse du sang et une pulsation qu’il n’a jamais eus ; il voudrait bien que ses enflés de copains en soient les témoins pendant que je passerais en titubant et hors d’haleine devant le poteau d’arrivée, pour qu’il puisse déclarer : « Mon Borstal a gagné la Coupe, vous voyez. […]

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Détresse

C’est ça, qu’ils disent, l’entraînement idéal pour la grande journée des championnats, quand tous les messieurs-dames à groin de cochon –qui ne savent même pas que deux et deux font quatre et qui seraient empotés comme des manches s’ils n’avaient pas leurs esclaves pour les servir au doigt et à l’œil- viendront nous faire de beaux discours pour nous démontrer qu’il n’y a rien comme le sport pour vous ramener dans le droit chemin et vous empêcher d’avoir les doigts qui vous démangent de taquiner les serrures de leurs boutiques et de leurs coffres-forts, ou de vider les pennies de leurs compteurs à gaz avec des épingles à cheveux. Et comme récompense, on vous donnera un bout de ruban bleu et une coupe, après que vous vous serez bien esquintés à courir ou à sauter, tout comme des canassons, avec cette différence que les canassons, eux, on les traite mieux que nous ensuite.

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Rupture

La solitude du coureur de fond est la nouvelle la plus connue et la plus longue de ce recueil. Elle relate l'histoire de Smith, jeune homme placé dans un centre de redressement suite à un vol. Il se distingue très vite des autres prisonniers grâce à son talent à la course à pieds, ce qui n'échappe pas à l'oeil du directeur de l'établissement pénitentiaire. Celui-ci espère que Smith remportera la victoire à l'épreuve de course de fond qui oppose chaque année ses taulards aux élèves d'une école privée afin de redonner un peu de prestige à son établissement.
Même s'il en est tout à fait capable, Smith n'entend pas offrir ce plaisir au directeur. Il refuse un succès qui lui aurait pourtant servi de rédemption, faisant en même une croix sur une éventuelle carrière de sportif professionnel au nom d'une indépendance qui lui semble plus importante que tout le reste.
Les autres nouvelles du recueil portent sensiblement le même message. On retrouve également beaucoup de solitude dans les histoires vécues par les personnages. Beaucoup d'entre eux vivent seuls, reclus, lorsqu'ils ne sont pas brimés ou battus par les membres de leur famille ou leur entourage.
L'écriture simple et directe de Sillitoe n'avait pas immédiatement retenu mon attention lors de la première lecture, mais en revenant sur ce recueil un peu plus tard, je me suis demandée comment j'avais pu passer à côté de ce que Sillitoe évoque dans chacune de ses nouvelles : la solitude, la fatalité des êtres face à leur condition sociale, le désespoir...
Le tout dans une grande pudeur de langage qui se laisse à peine deviner..

Toutes les citations ci-dessus sont regroupées ici :

http://www.babelio.com/livres/Sillitoe-La-Solitude-du-cou...

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La trop grande solitude du coureur de fond

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Commentaires

Hello Pacha poser la question c'est y répondre il suffit juste de regarder en vitesse vos peintures
Ah ce ciel capricieux qui enchante les uns et en fait pleurer d'autres et ce depuis la nuit de temps
Excellente journée ensoleillée

Écrit par : lovejoie | 27/03/2015

Bonjour lovejoie. En fait de peinture, il s'agit d'une chute d'eau bien réelle transformée et projetée en oeuvre artistique. Ce qui me taraude, c'est le tourbillon mental de ce pilote pris dans sa propre toile d'araignée. La solitude impose beaucoup d'amour et d'attention à l'autre. Sinon, c'est la haine qui prend le dessus et qui emporte tout. La solitude impose un sacrifice parfois surhumain afin de protéger ceux et celles que l'on aime y compris dans les situations de séparation parfois tragiques (divorce, départ, et absence de réponse de celles et ceux sur qui ont aimerait pouvoir compter... J'ai connu beaucoup de situations personnelles de cette intensité de drame qui m'ont ramené à ma propre solitude. Il faut être très fort spirituellement pour résister aux bouffées négatives qui remontent en soi, désir de se venger ou de faire du mal face au mur de silence qui s'oppose à vous. L'amour devient inconditionnel quand on a compris que la liberté de l'autre c'est aussi de vous ignorer, de vous mépriser, de vous quitter, de choisir un chemin qui ne croise pas ou plus votre route. C'est ainsi que l'on grandit et que l'on peut aussi donner beaucoup de soi au monde. J'ai conscience que mon blog est aussi un état limite de l'expression intime et que médiatiquement, il est sans doute presque inavouable devant un public nombreux qui ne pourrait pas comprendre votre démarche et votre manque de protection envers vous-même. Je me livre corps et âme, art est esprit. C'est un choix conscient et risqué. Je l'assume.

Très belle journée à vous. Mes pensées vont encore vers toutes ces malheureuses personnes prises malgré elles dans la folie d'un homme qui avait envie de mourir pour ne plus souffrir de sa trop grande solitude.

Écrit par : pachakmac | 27/03/2015

Pachakmac ils sont nombreux malheureusement mais vous faites bien d'en oarler sauf que pour ceux ayant réussi après moults naufrages mentaux à tourner le dos à leur passé ce récit réveille trop de souvenirs ce que nous devons absolument éviter pour vivre sereinement notre vieillesse déjà bien minée par l'enfance volée ce qui aura pourrit à vie l'existence de nombreux humains et pas qu'en Suisse.
Car la torture mentale à l'égard des enfants étaient une mode à laquelle de nombreux adeptes sans doute de Mengele /type même du Scorpion/s'en donnèrent à cœur joie
A défaut de pouvoir manger à leur faim certains ont préféré torturer ,ils devaient trouver matière à occuper leur esprit de sadiques
Remarquez de nos jours il y a autant de sadiques qu'à cette époque mais ils agissent différemment et de manières moins visibles mais tout aussi démoniaques
belle soirée pour Vous

Écrit par : lovejoie | 27/03/2015

J'ai trouvé la meilleure manière d'exprimer ce qui ne peut être ressenti que par des enfants martyrisés
La terreur dans laquelle il vivaient tous chaque jour et le monde d'aujourd'hui tellement axé sur le malheur finalement n'a rien à envier à ce qui était demandé à ces gosses comme l'interdiction totale de rire
Et personne n'a le droit de tuer un don essentiel à l'enfance qui est et doit rester "la joie de vivre "
Et quand on voit le nombre d'adultes qui ne savent même plus sourire ,heureusement il reste le monde des handicapés avec eux au moins on est comme on l'a toujours été sur la même longueur d'ondes

Écrit par : lovejoie | 28/03/2015

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