20/04/2015

Enfermées dans les cales, coulées par le fond

Elle a fui la guerre et la famine avec sa fille. Elle n'a plus de nom, plus de logis, plus de pays. Elle est devenue un fantôme aux yeux des gens qui jamais ne connaîtront son parcours, ses souffrances, on n'ose pas dire ses joies parce qu'on ne sait pas si elle en a connues.

Sa fille est issue d'un viol collectif organisé par une bande de jeunes désoeuvrés qui ressentaient le besoin de s'amuser avec une fille comme on joue avec un ballon de foot, en la brutalisant et en marquant des goals de primitifs restés au stade de la sauvagerie. La conscience est d'une pauvreté affligeante quand la société nous renvoie l'image d'un monde sans conscience, d'un cynisme froid, calculateur, et implacable. Alors le crocodile qui demeure en chacun de nous dans nos cerveaux reptiliens se met à agir et les hommes ne mettent alors plus de limites à leurs capacités de sadisme. Le crocodile est-il en train de vaincre nos humanités?

Elle est maintenant sur ce bateau qui doit l'amener avec sa fille vers l'eldorado promis par l'effet de ses propres rêves, de cette utopie qu'elle veut prendre pour sa réalité future. Elle veut une vie enfin meilleure pour elle et sa fille. Elle veut de l'aide, de la compréhension, de l'écoute, des gens qui s'intéresseront à son drame, à son exil, à son envie légitime de vivre une nouvelle vie et de donner enfin une éducation décente, un logement décent, une instruction, une formation à sa fille qu'elle chérit par dessus tout malgré le crime originel dont elle est issue. Tout cela, elle le fait pour sa fille, cette petite gamine aux yeux très ronds, à la tignasse crépue ébouriffante, aux sourires enjôleurs,. Elle pense à elle quand elle était toute petite, frêle petite nature innocente dont on n'avait pas averti du vertige d'une vie sans avenir, aux traumatismes à peu près certain, aux atteintes à l'intégrité physique pratiquement automatique et tellement banal dans sa société patriarcal où l'homme est le dominateur et la femme une victime qui doit se taire au risque de se faire tuer ou rejeter de la communauté.

Maintenant, elle a réussi son parcours du combattant jusqu'en Libye, lieu de son embarquement pour le paradis, pense-t-elle. Elle a payé les passeurs avec l'argent de ses passes qu'elle pratique dans la clandestinité loin des regards magnifiques que sa fille lui porte au quotidien. Sans son corps, sans sa viande, elle et sa fille ne seraient déjà plus de ce monde. Elle donne donc à goinfrer aux hommes pour qu'ils expulsent toute leur haine à l'intérieur de son propre corps. Elle donne sa chair à des êtres souvent décharnés comme elle et qui ne paient pas toujours le prix de la transaction. La passe se transforme alors en absolu dégoût de soi. L'homme a passé sur le ventre. Il n'aura aussi aucune reconnaissance de l'acte en s'enfuyant sans payer, en hurlant sans doute les mots que toutes les femmes connaissent quand l'homme répand sa vindicte sur la prostituée, objet de son désir coupable mais surtout objet de sa haine indélébile.

Elle et sa fille embarquent sur ce chalutier qui va devenir le bateau de l'espoir retrouvé le temps de la traversée. Elle s'imagine déjà quelque part en Europe, installée, avec un petit boulot en usine, une formation donnée par des personnes compétentes qui prendront soin de son apprentissage. Elle s'imagine gagner sa vie honnêtement pour la première fois car enfin lui sera donné la chance de pratiquer un métier lui permettant de faire grandir sa fille avec un minimum de confort et de sécurité. Elle s'imagine même trouver un jour un homme qui l'aimera pour ce qu'elle est, une personne digne, une maman fière qui a réussi un fabuleux parcours de la combattante moderne prête à se battre pour retrouver un nom, une identité un avenir à sa fille qu'elle sert en ce moment très fort dans les bras alors qu'il fait presque nuit noire dans cette cale humide où des centaines de gens s'entassent comme des thons. Quelle héroïne elle est en train de devenir ! Elle le pense sincèrement au fond de son cœur le temps d'une seconde d'éternité.

D'héroïne, elle ne deviendra jamais. De nom, jamais elle ne portera, de mari à aimer, jamais elle ne trouvera. Elle et sa fille ont coulé corps et âmes cette nuit de samedi à dimanche au large des côtes libyennes dans un silence effroyable. Sa terrifiante angoisse au moment du naufrage, les cris et les pleurs de sa fille, ont été les derniers instants de sa vie. Elle est morte enfermée dans cette chambre froide et sans lumière.

Nous sommes en 2015. Les odeurs insupportables des chambres à gaz d'Hitler reviennent nous saisir à la gorge et nous hanter dans notre confort quotidien. En 1945, le monde libre a réussi à mettre fin à l'horreur nazie. En 2015, trouverons-nous enfin les volontés nécessaires, les solidarités internationales pour mettre fin aux cauchemars qui nous habitent et nous empêchent de vivre sereinement l'espace d'une lecture suffocante ?

« Plus jamais ça ». Nous devons garder ces trois petits mots à notre esprit. Ils peuvent représenter le salut de l'Humanité demain.

http://www.liberation.fr/monde/2015/04/19/pour-the-sun-le...

http://www.liberation.fr/chroniques/2015/04/17/le-choix-d...

 

 

 

 

 

 

 

Commentaires

Eh oui, forte description bien vive et bien sanglante qui ouvre la conscience. Et après?

Qui peut changer et décider de faire quelwue chose pour stopper tout cela?

Écrit par : Keren Dispa | 21/04/2015

Keren, la prise de conscience précède l'action qui sera menée par celles et ceux qui ont une vision pour l'Humanité de demain. Ensemble, nous le pouvons. Divisés, nous participerons au chaos du monde et à sa destruction totale. L'obscurité promise n'est pas certaine, la lumière existe tant qu'il reste de l'espoir et des humains qui se tendent la main non pour précipiter l'autre dans le gouffre mais pour l'aider, et réciproquement. Car sans donnant- donnant, nous sommes tous perdants-perdants.

Écrit par : pachakmac | 24/04/2015

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