04/09/2015

Anywhere out of the border

Je fais partie des handicapés de cette société qui ne se reconnaissent plus dans le monde qu'ils vivent. Je suis un grand malade romantique, un homme dont l'amour importe plus que sa propre vie. Je suis l'homme du Néandertal assassiné par Homo Sapiens. Je suis différent. Je cherche l'Autre. Et l'Autre se cherche en moi. Je suis l'homme de Grimaldi qui risque sa vie à Ventimiglia pour des valeurs qui sont les siennes. Je suis tout et son contraire, tout et solidaire, tout et même suicidaire dans mon envie de vivre encore et encore. Je suis l'eau et la mer. Je suis le feu et l'incendiaire. Je suis fou et sain. Je suis le malade bien-portant qui vit en Occident. Je suis le gitan qui a perdu huit fois sa vie. Je suis dieu et le néant. Je suis la particule élémentaire. Je suis la lumière et Satan. Je me chasse dans mes propres profondeurs pour  garder mes ténèbres au fond de ma caverne. Je suis la vie. Je vis mes rêves et mes nuits, mes jours sont un conte des mille et une nuits. Je suis ce migrant qui a perdu ses amours, sa maison, et ses biens. Je suis le SDF et le roi. Je suis démocrate et anarchiste, fouteur de bordel et vivant au bordel. Je suis l'amoureux aristocrate de toutes les femmes. je suis le gentleman. Je suis intenable et je voudrais embrasser la Terre entière. Je suis le mari dont la femme est libre. Je suis le père dont les enfants sont libres. Je suis le citoyen dont la faillite a créé sa propre liberté.

 

JE SUIS PALÉOLITHIQUE

JE SUIS(SE)

ANYWHERE OUT OF THE WORLD

EVERYWHERE OUT OF THE BORDER

N’IMPORTE OÙ HORS DU MONDE.

 

Photo de Presidio Permanente No Border - Ventimiglia.

Cette vie est un hôpital où chaque malade est possédé du désir de changer de lit. Celui-ci voudrait souffrir en face du poêle, et celui-là croit qu’il guérirait à côté de la fenêtre.

Il me semble que je serais toujours bien là où je ne suis pas, et cette question de déménagement en est une que je discute sans cesse avec mon âme.

« Dis-moi, mon âme, pauvre âme refroidie, que penserais-tu d’habiter Lisbonne ? Il doit y faire chaud, et tu t’y ragaillardirais comme un lézard. Cette ville est au bord de l’eau ; on dit qu’elle est bâtie en marbre, et que le peuple y a une telle haine du végétal, qu’il arrache tous les arbres. Voilà un paysage selon ton goût ; un paysage fait avec la lumière et le minéral, et le liquide pour les réfléchir ! »

Mon âme ne répond pas.

« Puisque tu aimes tant le repos, avec le spectacle du mouvement, veux-tu venir habiter la Hollande, cette terre béatifiante ? Peut-être te divertiras-tu dans cette contrée dont tu as souvent admiré l’image dans les musées. Que penserais-tu de Rotterdam, toi qui aimes les forêts de mâts, et les navires amarrés au pied des maisons ? »

Mon âme reste muette.

« Batavia te sourirait peut-être davantage ? Nous y trouverions d’ailleurs l’esprit de l’Europe marié à la beauté tropicale. »

Pas un mot. — Mon âme serait-elle morte ?

« En es-tu donc venue à ce point d’engourdissement que tu ne te plaises que dans ton mal ? S’il en est ainsi, fuyons vers les pays qui sont les analogies de la Mort. — Je tiens notre affaire, pauvre âme ! Nous ferons nos malles pour Tornéo. Allons plus loin encore, à l’extrême bout de la Baltique ; encore plus loin de la vie, si c’est possible ; installons-nous au pôle. Là le soleil ne frise qu’obliquement la terre, et les lentes alternatives de la lumière et de la nuit suppriment la variété et augmentent la monotonie, cette moitié du néant. Là, nous pourrons prendre de longs bains de ténèbres, cependant que, pour nous divertir, les aurores boréales nous enverront de temps en temps leurs gerbes roses, comme des reflets d’un feu d’artifice de l’Enfer ! »

Enfin, mon âme fait explosion, et sagement elle me crie : « N’importe où ! n’importe où ! pourvu que ce soit hors de ce monde ! »

Charles Baudelaire

 

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