19/10/2015

L'UDC, cet épouvantail à étourneaux...

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Une armée d'épouvantails dans la vigne de Jean Claude.
En savoir plus sur http://www.ladepeche.fr/article/2013/09/12/1707286-verdun-en-lauragais-une-vigne-tres-surveillee.html#1jMY48DDkZFsKtvU.99
 
La Suisse épouvantail
 
Vous les avez déposé dans votre jardin. Ce ne sont pas des nains. Ce sont vos protecteurs contre l'invasion des étourneaux, ces volatiles qui aimeraient venir se nourrir du fruit de votre labeur tels d'horribles vampires suceurs de votre sang. Ils sont jolis vos épouvantails. On dirait des hommes morts au combat pour la patrie.
 
Vous ne voulez ni être envahis, ni disparaître, ni mourir pour ces oiseaux de malheur qui dessinent dans le ciel sombre d'automne des figures acrobatiques dont vous seriez bien incapables de reproduire et dont vos épouvantails, statiques et silencieux comme des statues antiques, pourraient bien se griser en imaginant voler comme eux, voler au sens propre du terme. Avec des ailes, vous pourriez alors voyager au-delà de vos terres, de votre petit paradis construit avec amour et attention, énergie et volonté.
 
Mais vos terres vous suffisent bien assez et votre confortable petite vie vous l'avez amplement méritée. Nul besoin d'aller voir ailleurs. Risquer de se fabriquer des ailes plutôt que planter vos épouvantails dans vos terres ce serait d'une grande bêtise, de l'ordre de celle de ces stupides migrants qui ne veulent pas faire la guerre chez eux pour conserver une chance de garder leur territoire vierge des envahisseurs arrachant leur peau, leurs épouses, et tout le reste à prendre ou à pendre.
 
Donc vous restez entre vous, très heureux de votre sort, de vos abondances, de vos discours nationalistes qui flirtent avec le fascisme et ce refus de tout ce qui est différent à vos normes morales, philosophiques et spirituelles. Vous vous sentez les dépositaires de la vraie Suisse, de cette Suisse pure qui respire l'air des alpages et les bouses de vos bovidés.
 
Très bien votre façon de voir. Je n'ai rien à redire. Les soirées choucroute ou plat bernois avec le yodle de Mélanie Oesch dans le oreilles et les danses sur le parquet qui grince, les cow-boys helvètes entraînant quelques jolies pouliches sur les foins pour leur compter fleurette et davantage si entente, cela est bel et bien l'âme profonde de ce pays, la corde sensible sur laquelle tire Christoph Blocher et son UDC...jusqu'à la rompre peut-être un jour.
 
"Alors quoi?" me rétorquerez-vous en guise de grand reproche. "Pourquoi tu t'en prends tellement au parti de notre maître à penser l'Helvétie?"
 
Je vous réponds simplement. Je suis tombé très jeune du nid fédéral suite à un accident dans lequel j'ai été renversé par une camionnette. Tombé sur la tête, je m'en suis très mal remis, voyez-vous. J'avais alors onze ans.
 
A partir de cet âge, j'ai appris à voler au-dessus des nids de coucou et d'horloges suisses car mon père venait de quitter le domicile conjugal pour toujours. Peut-être un oiseau feu suis-je devenu, un oiseau qui regarde les flux migratoires des étourneaux prêts à fondre sur notre territoire au cas où les épouvantails UDC disparaîtraient comme par enchantement. J'avais onze ans et je me posais au bord des chantiers observant les Italiens construire les routes alors que je jouais parfois avec la petite Tiziana, fille de migrant italien. Comme je suis resté un oiseau qui rêvait alors des plages d'Italie en bord de mer, j'ai parlé bien plus tard avec mes congénères étourneaux qui cherchaient un endroit où se poser, se reposer et repartir de zéro. Parce que sur leurs terres, chez eux tout là-bas, il y avait non pas des épouvantails UDC mais des soldats, des terroristes, des tyrans, des gredins de la pire espèce que volaient et transgressaient tout avec la plus grande des scélératesses. Les étourneaux, prêts au voyage vers nulle part, ont donc migré pour trouver la paix et la sécurité quelque part. Et les épouvantails UDC les ont chassé de nos terres. Les étourneaux s'étaient d'abord posés en Italie ou en Grèce après avoir risqué la noyade; ils ont transité ensuite par la Turquie ou la Hongrie et ont trouvé des frontières fermées à Vintimille ou Calais et des barbelés du côté de la Hongrie. Leurs ailes n'étaient jamais suffisantes pour atteindre notre territoire dont ils avaient finalement appris l'existence mais dont les épouvantails surveillaient le terrain avec acuité. Ils avaient tous des bobos, des corps très fatigués et souvent accidentés dans les chairs, ou malades touchés par des parasites et des microbes, et tant d'espoir déçu dans leur coeur. J'avais alors juste envie de les saluer au passage et leur dire: "Bienvenus au pays de la liberté et de la démocratie en leur serrant la main et en leur faisant un immense sourire d'accueil ensoleillé".
 
Mais les épouvantails se sont faits de plus en plus nombreux dans les jardins de mes concitoyens et concitoyennes. Les vendanges n'étaient pas pour eux, même pas la grapille d'après le passage des vendangeurs, et la fête devait rester entre nous seuls, les bons Suisses qui ont tout compris à la vie et qui ne font confiance à personne d'autre sauf à eux-mêmes.
 
J'irai encore, si le temps m'accorde ses grâces, aux fêtes de yodle pour mon fils et mes enfants contaminés au discours nationalistes. J'irai encore boire de la bière et manger des plats bernois avec Mélanie Oesch dans les oreilles ou même sur la scène. Et je me dirai que l'oiseau que je suis restera à jamais très solitaire dans ses rêves et sa façon d'interpréter le monde et ses couleurs.
 
En ce lendemain d'élection fédérale, c'est ce que j'avais sur le coeur et que je souhaitais vous transmettre par l'écriture, à vous mes enfants, à vous mes concitoyennes et concitoyens, avant que ne disparaissent un jour mes facultés intellectuelles et sensibles à ce monde, cette société, qui reste insensible à un monde plus vaste et plus universel.
 

Commentaires

Je salue vos connaissances de la Suisse ... profonde ...

"Les soirées choucroute ou plat bernois avec le yodle de Mélanie Oesch dans le oreilles et les danses sur le parquet qui grince, les cow-boys helvètes entraînant quelques jolies pouliches sur les foins pour leur compter fleurette et davantage si entente, cela est bel et bien l'âme profonde de ce pays, la corde sensible sur laquelle tire Christoph Blocher et son UDC...jusqu'à la rompre peut-être un jour."

Écrit par : Victor-Liviu Dumitrescu © | 20/10/2015

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