17/04/2016

Jean Quatremer comprend-il Nuit Debout?

La Convergence des luttes. C'est ainsi que se définit Nuit Debout.

La jeunesse française est-elle sélective dans ses indignations? Certes, il a fallu cette fameuse loi El Kohmri qui donne plus de flexibilité d'emploi et de licenciement à l'employeur et plafonne les indemnités prud'homales en échange de pas grand chose pour les employés, qui subiront encore plus de pression au travail, pour mobiliser la jeunesse estudiantine. Mais il faut toujours un point d'impact pour que tout et tous se réveillent d'un seul coup.

Les jeunes, comme n'importe quelle autre catégorie d'âge, sont d'abord sensibles aux causes qui les touchent directement. Ce qui est parfaitement normal. Un "Nous" ne peut pas se construire s'il n'y a pas un "Je" au départ qui réfléchit, qui critique, qui s'exprime, qui cause de ses propres déboires et de ses frustrations personnelles par rapport à des attaques, une remise en cause d'un statut qui peut lui paraître plus favorable au nouveau statut qu'on va lui soumettre par la loi, voir à des injustices flagrantes et répétées.

Il faut peut-être rappeler à Jean Quatremer que parmi ces jeunes qui s'opposent à la loi El Kohmri il y en a qui se battent pour le statut des réfugiés, d'autres qui travaillent dans les mouvements écologiques, et d'autres encore qui oeuvrent au sein d'ONG en participant à certaines actions de récoltes de fonds ou d'autres actions propres à donner du sens à leur vie autre que leur petit "moi je".

Il faut peut-être rappeler à Jean Quatremer que si la jeunesse ne fait pas une tentative de révolution sociale et sociétale, qui donc parmi les autres catégories sociales aura le culot de lancer un tel défi d'utopies concrètes? A cinquante ans, lancer une telle initiative serait passé pour un fou et un ado attardé. Aucune chance que des "vieux" puissent donner une étincelle collective à une révolution sans que la jeunesse en soit l'origine et ait été elle aussi décidée à changer le monde. Les anciens peuvent rêver d'accompagner cette jeunesse. Ils ne peuvent pas être devant elle parce qu'ils ne représentent pas la fureur de vivre et l'avenir à construire mais la sagesse qu'ils sont censés démontrer à leurs enfants à travers leur parcours de vie. Etre révolutionnaire à 50 balais ça le fait pas comme diraient mes propres enfants. C'est déjà une affaire de vexation. Quoi! Mon père, plus révolté que moi! Quoi! Ma mère, cette pasionaria qui s'engage pendant que moi je joue à mes jeux vidéo! Il est fou mon père! Elle est folle ma mère!

Il faut donc laisser la jeunesse en tête d'une révolution possible et l'accompagner si on se sent des ailes de révolutionnaire sur le tard. Il faut donc aimer cette jeunesse qui se révolte après tant d'endormissement, de confort matériel offert sur un plateau à une jeunesse qui n'en demandait pas tant durant les 30 glorieuses. Les Nuits Dormeuses qui chantaient une jolie berceuse à notre jeunesse ont donc précédé les Nuits Debout et elles ont duré un sacré bout de temps avant que le peuple ne se réveille du conte monstrueux et du piège dans lequel Cendrillon était tombée. Non. Cendrillon n'aura pas de prince charmant à 18 ans, tout au plus un client à qui elle offrira une pipe en échange d'un billet de 50 euros. Non, Cendrillon devra se faire escort girl si elle sort de sa banlieue et qu'elle désire un standing matériel à la hauteur de ses rêves. Non. Nous ne sommes pas dans un conte où tous les garçons et toutes les filles ont les mêmes chances d'arriver et d'avoir une jolie vie. Un prénom, une couleur de peau, un milieu social, des idées révolutionnaires, une vie privée dérangeante à la morale bourgeoise, suffisent à mettre sur la touche toutes sortes de personnes non désirées dans les milieux aisés qui ne veulent aucunement être perturbés par des gens qui semblent des extra-terrestres venus d'ailleurs et menaçant leur petit confort bourgeois. 

Jean Quatremer n'a rien compris à Nuit Debout s'il pense que cette jeunesse va s'arrêter au moment du retrait de la loi El Kohmri. Non seulement elle ne va pas s'arrêter mais elle va entraîner les adultes, les frustrés de notre économie actuelle, les déçus de notre monde, les adultes qui ont compris que cette jeunesse est porteuse de rêve général, vers un bouleversement des consciences et des rapports sociaux. Nous vivons le temps d'une néo-féodalité ou les les puissants veulent tout nous dicter en nous maintenant dans une pauvreté voulue d'eux afin de satisfaire pleinement les 1% de la population mondiale qui détient la moitié de toutes les richesses produites par une grande partie des 99% restant tandis qu'une autre partie est mise hors jeu et est condamnée à mourir de malnutrition et de maladies dites de l'extrême-pauvreté.

Nuit Debout n'est pas une simple révolte estudiantine. C'est un grand mouvement révolutionnaire qui va entraîner nos sociétés vers une modification des rapports de force entre très riches et très pauvres, précarisés, éjectés de la société. Car se sont les marges qui ont toujours apporté du sang nouveau aux sociétés en pleine déliquescence et décadence morale.

http://bruxelles.blogs.liberation.fr/2016/04/01/la-revolte-tres-selective-de-la-jeunesse/

 

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