22/04/2016

Nuit Debout: le raisonnable et le déraisonnable

Les gens raisonnables ne font pas Nuit Debout. D'abord parce que c'est fatiguant de ne pas dormir la nuit et de dormir debout à son lieu de travail pour des lendemains qui déchantent de la veille. Ensuite parce que c'est fatiguant de réfléchir et qu'une série télé divertissante c'est tellement mieux pour s'abrutir l'esprit après une journée d'abruti au travail où ton boss t'a fait plein de remarques pas trop obligeantes sur ta façon de faire, t'as mis une pression pas possible en dénigrants tes capacités tout en te gardant déjà à ton poste depuis cinq ans conscient que finalement tu ne fais pas si mal le job mais qu'il ne faut surtout pas te le dire de peur que tu demandes une augmentation méritée. Donc Nuit Debout, arrête ton char, tu veux bien, c'est pas toi qui va changer le monde avec ta gueule d'ouvrier et d'ouvrière moyenne qui n'a plus les moyens de finir tes fins de mois aussi normalement qu'avant, au temps où c'était pas si flippant côté factures à payer. Parce que, juste en passant, je voulais te dire, les boss ils ont totalement oublié d'intégrer et de comptabiliser la néotechnologie dans les salaires et ce qu'elle te coûte chaque mois alors qu'avant, ce truc-là, ça n'existe pas dans ton budget mensuel. Et on ne parle pas de l'assurance-maladie, qui grimpe aux arbres comme les singes, en faisant ses simagrées pour que tu continues à être soigné low cost parce que toi tu n'es pas en privé. Tu es totalement impuissant face à ce système qui te pousse dans les cordes direction les poursuites. Alors comment peux-tu croire que ton petit moi pourrait bien changer le monde.Hein? Il faut être complètement illuminé et naïf, hors des réalités de ce monde pour que toi ou toi ou toi puissiez faire quoi que ce soit à part pour vous réunir et fumer Debout votre pétard entre vous en rêvant à des réalités qui n'ont jamais existé ici bas... Mourir pour la révolution qui avorte? Faut être dérangé du bocal.

Donc t'es fatigué et tu n'iras pas fumer avec eux. En plus, et tu me l'as dit, c'est quand même pas des jeunes gamins qui vont t'apprendre la vie à toi le vieux qui en a vu d'autres. C'est pas des gamines en fleur qui vont te faire la morale et des puceaux qui croient au grand amour qui vont te dire que le romantisme peut être plus sympa que ta sexualité effrénée qui court après tout ce qui bouge dans le business du sexe. Faut pas nous la raconter à nous les vieux cochons. On sait que toutes les femmes sont des salopes. D'ailleurs on s'est fait virer de chez nous par nos acariâtres. On a payé les pensions pour nos gosses. Et basta. On a assez raqué dans notre vie, on sait fait assez racketter par l'amour pour croire encore en cette illusion inexistante. Et puis, ces jeunes ils ont des gueules d'extrémistes de gauche prêts à placer une bombe. La preuve. C'est Che Guevara plein vent, le seul drapeau qui ait droit de citer à République. Alors moi, tes trucs de révolution, oublie. Je rêve plus. Je fais ma petite vie tranquille, peinard, avec mon patron qui me rabaisse mais qui me paie quand même à la fin du mois de quoi juste satisfaire ma petite vie, d'inviter de temps en temps une fille tire-lire qui a la fente hospitalière et qui ne pose jamais de question et ne s'incruste pas dans ma vie. Bref, je m'éclate sans dommage avec ma petite limite budgétaire établie d'avance et si je peux tirer mon coup avec une fille au rab c'est encore mieux. Cela me fera toujours un coup de plus à tirer par mois. Soit. Je suis un minable consommateur et je ne me soignerai jamais de cette maladie honteuse. Mais c'est toujours mieux que de vivre avec les marchands d'illusion, les vendeurs du Grand Soir Stupéfiant, le Grand SS, qui causent toujours, dansent ensuite, et finissent le matin par s'endormir coucher dans leurs vapeurs marijuanaesques et don juanesques et ne jamais travailler alors que moi, si j'étais avec ces abrutis mal finis, je devrais en plus me farcir mon travail et dormir debout à mon job ce qui au final provoquerait mon licenciement, le chômage, et finalement la rue où je finirais SDF. Pan sur ma gueule! Et ce serait bien fait pour ma pensée de Simplet. Alors tu vois, moi, Vie Debout, Truc Debout, Machin Debout, ce sont tous des enculés de la foutaise romantique qui rêvent à ce grand monde de bisounours où tout le monde s'aimera enfin...

Seulement voilà. Je te dis qu'il y a un hic dans tout ce raisonnable. Ce hic c'est le goût perdu pour le grand large, la rencontre avec des jeunes gens et des jeunes filles passionnés par leurs rêves, leurs idéaux, leur créativité, et qui te réservent un accueil chaleureux (sauf si t'es le péniste) que ton patron et tes collègues de travail ne te font quasi jamais à cause des rivalités, à cause de l'ambiance générale, à cause de mille et une raisons regroupées sous le générique "pognon, profit, thune, avantages, lèche-botte, instinct primaire de survie" qui font que ta vie s'étiole et se satisfait de peu, d'une série TV, d'une fille qui vient t'astiquer le chibre pour une heure contre euros bien compris, de petites vacances en bord de mer trois semaines par an. Une vie de résignation, d'abandon de tes révoltes, de soumission à l'autorité, au sexe tarifé qui ne te permet jamais de rencontrer une fille dont le coeur bat pour toi. Une vie de rien. Une vie inutile.

Alors qu'à Nuit Debout tu pourrais devenir tellement tout, un être existentiel, qui vibre de mille feux, et aime la vie à fond quitte à mourir sous les illusions de tes idéaux de jeunesse que tu as retrouvé intacts au contact de ces jeunes qui veulent changer le monde. Entre l'assommoir d'une vie qui finit en queue de poisson pourrie et l'espoir de vivre un grand rêve collectif, j'ai fait mon choix définitif.

Je suis à Nuit Debout et tant pis si je dois mourir de sommeil Debout un de ces prochains jours. La mobilisation est dans mon coeur. Pas pour un pays qui part en guerre contre un autre peuple, contre les migrants, contre les exclus du système, et même contre les employés de plus en plus précarisés et mal payés alors que la Bourse, elle, ne fait que grimper, encore grimper, toujours grimper, preuve que l'économie fonctionne et rapporte mais que les peuples, eux, en sont de plus en plus les victimes. 1% de la population mondiale détient 50% de toutes les richesses produites en commun par les êtres humains dans leur ensemble...

RéVolkution

 

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