27/06/2016

Moi Breel E., shooteur et prostitué

En marge de l'Eurofoot 2016

Mon histoire c'est celle d'un petit Camerounais devenu Suisse par la grâce d'un changement d'identité.

Né à Yaoundé, j'ai quitté mon pays pour rejoindre la Suisse où je m'engage dans un club de football de la région bâloise. Tout le monde dit déjà de moi que je suis un diamant brut et que j'ai un talent fou. Peu à peu, j'attire les convoitises. Le Cameroun veut me récupérer pour jouer dans son équipe nationale mais finalement je préfère jouer avec la Suisse, mon pays d'adoption, le pays qui m'a tout appris du football.

A 17 ans, j'obtiens mon premier contrat professionnel. Et c'est à ce moment là que je change de statut, que je passe de l'amoureux transi du football au prostitué efficace. Il faut dire que ça n'a pas été facile au départ même si je savais que cela allait me rapporter un fric fou. En plus, je suis né un 14 février. Alors passer du statut d'amoureux transi romantique de la balle à la pute calculatrice et cynique, cela n'a pas été sans dilemme. 

Mais en y réfléchissant bien, j'ai choisi l'option qui allait me permettre de devenir une vraie star mondiale, pleine aux as, en espérant que mon football demeure léger et chatoyant et qu'il plaise à mes futurs clients potentiels.

J'ai donc connu très jeunes mes premiers rabatteurs, mes agents de transfert si vous préférez. Ceux-là, il faut s'en méfier comme la peste parce que dans ce milieu il y a de sacrées morues. Ils m'ont peu à peu dirigé et j'ai perdu le contrôle de ma liberté. Il faut dire que nos macs potentiels sont toujours des présidents de club bourrés aux as et qui décideront de tout pour les clauses de mon contrat. Seul le chiffre de mon salaire est négociable et encore, la proposition est si indécente vers le haut que je n'ai pas le choix autre que de m'offrir au plus offrant et au club qui me conviendra le mieux pour la suite de ma carrière. Pour le reste, je suis pris en charge de A à Z. Je dois garder le silence sur toutes les affaires internes au club, je n'ai plus le droit de m'exprimer sur mes pensées politiques ou philosophiques en public même si je trouve qu'à 19 ans me faire acheter par Schalke 27,5 millions me donne un sacré vertige existentiel. Je pense à mes anciens camarades de club restés amateurs qui eux n'auront jamais rien d'autre que de s'exprimer en amoureux transi sur un terrain de football avec les mêmes risques de casse du tibia ou de ligaments déchirés, avec la même sueur au front et la rage de vaincre, avec le sentiment de jouer sa vie sur un terrain de football parce que la passion est la plus grande sur tout le reste. Comme en amour, le vrai.

Mais moi voilà. J'ai passé dans la nasse de l'élite ou l'amour se joue avec des billets de mille francs entre les mains, où l'on me tripote, me jauge, me critique sous toutes les coutures. On analyse mes jeux de jambes et mes bicyclettes comme un amateur de porno joue du ralenti sur les scènes hard. D'ailleurs la télévision suisse romande a installé un système où durant l'Euro mes clients peuvent visionner l'action sous plusieurs angles différents. C'est ça le progrès aujourd'hui. Mes clients se sont donc les spectateurs qui attendent de pouvoir jouir au moment où je jouerai une action décisive et splendide avec un amorti du plat du ventre puis une reprise de volée en pleine lucarne qui donnera un multi-orgasme à celles et ceux qui me visionneront en direct dans le stade ou devant l'écran géant. A la façon de mon pote Shaqui qui a ébloui la planète Terre de sa reprise aérienne l'autre jour. Quand je te dis que je participe d'une grande partouze mondialisée sur écran géant, tu dois me croire. C'est exactement cela. Je suis payé pour cela et tant pis si mon rôle c'est de jouer à fond la pute soumise au système que les milliardaires désirent ardemment.

Parfois j'ai le blues, surtout à mon anniversaire que je fête le jour de la Saint-Valentin. Là, dans un moment de lucidité soudaine, je me dis que j'ai vendu mon âme africaine, ce côté de moi qui dit non à ce système, ce côté de moi enfantin qui se rappelle de mes matchs de foot sur le terrain cabossé et boueux avec mes petits copains Camerounais. J'avais alors moins de six ans mais je m'en rappelle comme si c'était hier.

Et puis, la logique du marché revient. Je gagne des millions qui permettent à ma famille de profiter un maximum de mon talent. Les filles ont les yeux rivés sur moi et les filles ça compte pour beaucoup dans ma vie. Parfois je pense à ces situations grotesques où les putes multi-millionnaires vont s'amuser avec les putes de quartier dans des bordels. Je sais bien que chacune de mes passes lors d'un match me rapporte plusieurs milliers de francs alors qu'elles, les putes de salon, ne demandent parfois que 100 balles pour leur passe. Si j'y allais incognito, elles ne me demanderaient que ce prix-là. Comme je n'y vais pas, même si j'y allais je ne vous le dirais pas, je ne peux pas savoir combien une fille me demanderait si elle savait que je suis Breel E. le diamant de la Nati. J'imagine qu'elle saurait négocier à fond le prix si j'avais vraiment envie d'elle. Mais n'allons pas plus loin. Ce n'est que pure spéculation. Entre putes, il y a une seule loi. C'est celle du fric roi. Demandez à Zahia, elle sait.

Parfois, j'ai beau être qu'un shooteur de ballon, je réfléchis à la condition d'autres putes qui s'exhibent et qui n'ont pas le même rayonnement que moi. J'ai lu un bête d'article concernant les écrivains. Et j'ai appris que même lorsqu'ils tiennent salon promotionnel, ils ne touchent pas un radis de leur prestation. Et je sais aussi qu'ils ne vendent presque rien à part deux ou trois stars mondiales qui font de véritables cartons. Comme nous les professionnels du foot. C'est quoi leur problème à ces gens? Ils jouent avec les mots alors que nous on joue avec un ballon. Ils donnent aussi de la jouissance à leur public et se foutent à poil dans leur moment d'égarement. Ils émeuvent ou énervent; on les siffle souvent; on leur lance des noms d'oiseaux sur Internet; y'en a même qui se font soudainement emprisonnés ou assassinés. Mais ils ne gagnent toujours rien et bossent à côté de leur passion pour survivre. Et là je me dis que le ballon est abstrait et consensuel alors que leur plume est un sacré poignard allumeur de passion, que le ballon est une sphère qui garde son âme secrète et qui n'exprime aucune opinion mais que tout footballeur veut posséder pour lui pour marquer un but. La possession du ballon ce n'est pas rien pour remporter un match... Alors que l'écrivain veut juste éclairer de sa plume scandaleuse le chemin des peuples quitte à mourir pour ses idées.

Moi, Breel E, shooteur et prostitué, je pense parfois que mes millions sont largement immérités d'autant que le ballon qui est notre raison de vivre est fabriqué par des gamins qui triment quinze heures par jour pour presque rien afin que je puisse taper dedans. Et je pense en même temps que les écrivains sont parfois de vrais héros romantiques qui mériteraient un peu plus de considération même s'ils sont aussi de sacrés putes au grand coeur qui sont des êtres humains comme moi.

Mais qui suis-je au fait? Moi, Breel E., shooteur et prostitué ou l'écrivain qui se fait passer pour moi?

Je est un Autre, Arthur Rimbaud:

Charleville, 13 mai 1871.
     Cher Monsieur !

     Vous revoilà professeur. On se doit à la Société, m'avez-vous dit ; vous faites partie des corps enseignants : vous roulez dans la bonne ornière. − Moi aussi, je suis le principe : je me fais cyniquement entretenir ; je déterre d'anciens imbéciles de collège : tout ce que je puis inventer de bête, de sale, de mauvais, en action et en parole, je le leur livre : on me paie en bocks et en filles. − Stat mater dolorosa, dum pendet filius.  − Je me dois à la Société, c'est juste, − et j'ai raison. − Vous aussi, vous avez raison, pour aujourd'hui. Au fond, vous ne voyez en votre principe que poésie subjective : votre obstination à regagner le râtelier universitaire, − pardon! − le prouve ! Mais vous finirez toujours comme un satisfait qui n'a rien fait, n'ayant voulu rien faire. Sans compter que votre poésie subjective sera toujours horriblement fadasse. Un jour, j'espère, − bien d'autres espèrent la même chose, − je verrai dans votre principe la poésie objective, je la verrai plus sincèrement que vous ne le feriez ! − Je serai un travailleur : c'est l'idée qui me retient, quand les colères folles me poussent vers la bataille de Paris − où tant de travailleurs meurent pourtant encore tandis que je vous écris ! Travailler maintenant, jamais, jamais; je suis en grève.
     Maintenant, je m'encrapule le plus possible. Pourquoi ? Je veux être poète, et je travaille à me rendre voyant : vous ne comprendrez pas du tout, et je ne saurais presque vous expliquer. Il s'agit d'arriver à l'inconnu par le dérèglement de tous les sens. Les souffrances sont énormes, mais il faut être fort, être né poète, et je me suis reconnu poète. Ce n'est pas du tout ma faute. C'est faux de dire : Je pense : on devrait dire : On me pense. − Pardon du jeu de mots. −
                                                                                              Je est un autre. Tant pis pour le bois qui se trouve violon, et nargue aux inconscients, qui ergotent sur ce qu'ils ignorent tout à fait !
     Vous n'êtes pas Enseignant pour moi. Je vous donne ceci : est-ce de la satire, comme vous diriez ? Est-ce de la poésie ? C'est de la fantaisie, toujours.− Mais, je vous en supplie, ne soulignez ni du crayon, ni − trop − de la pensée :

Le Cœur supplicié.

Mon triste cœur bave à la poupe ...
Mon cœur est plein de caporal!
Ils y lancent des jets de soupe,
Mon triste cœur bave à la poupe...
Sous les quolibets de la troupe
Qui lance un rire général,
Mon triste cœur bave à la poupe,
Mon cœur est plein de caporal!

Ithyphalliques et pioupiesques
Leurs insultes l'ont dépravé;
À la vesprée, ils font des fresques
Ithyphalliques et pioupiesques;
Ô flots abracadabrantesques,
Prenez mon cœur, qu'il soit sauvé!
Ithyphalliques et pioupiesques,
Leurs insultes l'ont dépravé.

Quand ils auront tari leurs chiques,
Comment agir, ô cœur volé?
Ce seront des refrains bachiques
Quand ils auront tari leurs chiques!
J'aurai des sursauts stomachiques
Si mon cœur triste est ravalé!
Quand ils auront tari leurs chiques,
Comment agir, ô cœur volé?

 

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