15/07/2016

Des vies que l'on piétine et mutile...

Un terrible attentat à Nice sur la Promenade des Anglais. Un camion fonce sur la foule. 80 personnes, au moins, sont tuées. Des dizaines d'autres sont gravement blessées, mutilées pour la vie.

Je suis à Paris depuis ce funeste 14 juillet. Je n'ai pas fait la fête avec le peuple français. J'étais à République hier soir où se tenait un meeting contre les crimes de la police. Beaucoup d'afro-citoyens d'origine étaient présents. On se croyait presque en Amérique. Le rappeur américain LGTB Mykki Bianco, signalé à moi par un ami No Border connu à Ventimiglia l'an dernier et que je retrouve ici par le pur hasard à Répu, y est même présent.

Je venais juste de passer par la station de métro Jaurès. J'ai passé deux heures là, avec des jeunes migrants abandonnés à eux-mêmes. Ils sont environ deux cents à squatter cette station avec tentes, matelas, et couvertures. Ils sont à même la rue. Certains sont même dans une cage grillagés par dizaines de personnes, entassés, sans perspective. Pratiquement pas de collectif français pour être avec eux. Croisé seulement une jeune fille hors collectif qui aide par ci par là. J'avais l'humeur sombre. Les migrants viennent tous d'Afrique, de Syrie ou d'Irak. Ils sont calmes, épuisés par la chasse à l'homme que la police leur impose depuis des mois. Un jour à Stalingrad, un autre jour à Jaurès, un autre encore à La Chapelle. Ils vont au gré des évacuations prévues par les autorités. Personne ne leur trouve de solution. Ils sont nourris par certaines associations qui passent à l'heure des repas.

Pour le moment, je ne peux pas vraiment les aider. Je ne connais pas assez Paris, ni les hôpitaux où les diriger quand ils se sentent pas bien. Ni l'infirmerie la plus proche. Il y a bien la caserne des pompiers en face de leur domicile clandestin... Je ne sais pas comment je vais faire les prochains jours. Je reste muet devant tant de misère partout. 

A République, des jeunes femmes sont dans la rue, seules ou avec leurs enfants. Elles mendient. On ne se croirait pas en France et encore moins à Paris, Place de la République. Plutôt dans une banlieue américaine. des jeunes filles et jeunes hommes, presque tous black, dansent et chantent sur du rap. Vingt bus de CRS encadrent la Place.

Nous sommes en état de guerre, clament les politiciens. Un nouvel attentat catastrophique à Nice hier soir. Un seul camion, un seul homme, aucune arme fatale. Seul le véhicule devient l'arme de mort. Avec le plus simple des modes opératoires, un homme a tué 80 personnes, blessé des dizaines d'autres, semé la tristesse et le désarroi dans les coeurs des Français et Françaises.

C'était une corrida. L'homme seul au volant est le taureau fou furieux. La foule, le toréador inconscient qui s'amuse, qui mange, qui boit à satiété, qui habite de jolies maisons, qui danse la nuit dans des clubs, qui dort à l'hôtel la nuit, qui bronze sur la plage et ne regarde pas toute cette misère qui provoque à la fin la catastrophe.

Je me suis couché hier soir, sans faire la fête, avec l'humeur très sombre, l'envie de vomir, l'envie de me foutre des claques si ce n'est en l'air parce que moi aussi j'ai détourné le regard devant tant de misère, les vrais misérables qui réclament de l'aide d'urgence, et aussi les faux qui essayent de gagner un peu d'argent sans rien faire de leur vie. Je ne peux pas secourir la Terre entière. Je ne peux faire que de petits gestes, de pauvres gestes, et à moins de dormir dans la rue avec eux, je ne peux pas leur donner l'argent que me coûte l'hôtel. Je ne savais pas encore pour Nice. Puis à trois heures du mat, mon ordinateur s'est cassé la gueule en tombant du lit. Il m'a réveillé. Et c'est lui qui m'a donné le signal d'écrire. Alerte sur Facebook. Deux amis en sécurité dans "attaque à Nice". Je vais lire.

Ce matin, la France se réveille en deuil. Je vais quitter l'hôtel. Je ne sais encore ce que je ferai de ces prochaines heures si tristes dans un pays qui ne comprend pas ce qui lui arrive. J'irai peut-être dormir à Jaurès la nuit prochaine. Peut-être pas. Timoté m'a proposé l'hospitalité. Pour le moment, j'ai pas dit oui. Je me sens comme une merde. J'ai envie d'hurler. Mais ça ne sort pas de mes tripes. Tout reste au fond de moi. Je reste muet. Ce sont mes mots qui cognent pour moi, mes pauvres mots que j'aligne ici sans aucune articulation. Ils sortent comme des mots estropiés par la vie. Ce sont des mots mutilés en plein été des vacances. Des mots qui ne peuvent rien, assassinés par l'indifférence du monde. Des mots qui s'alignent comme des morts, fauchés par la vie, fauchés par la folie des hommes.

Il est cinq heures du mat et Paris s'éveille dans l'horreur.

 

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