19/10/2016

Top 10, et puis quelle récompense au final?

Pour une fois, je vais vous parler de mon boulot. Pas celui que j'effectue sur ce blog. Celui qui me fait gagner ma vie, je devrais écrire assez difficilement ma vie.

Je suis dans un métier qui fait fuir les Suisses, généralement. Nous sommes quelques exception dans le domaine. Je parle ici des chefs non-étoilés que vous connaissez à travers les émissions culinaires et les étoiles des guides. Je parle de ces Suisses anonymes qui ont eu le courage ou le masochisme de rester dans un job qui coupe des liens sociaux à cause d'horaires digne de nos grands dirigeants politiques qui sont au four et au moulin, week-end compris.

Mais ce métier dont je vous parle ne rapporte ni prestige, ni réputation, ni récompense, ni salaire mirobolant. C'est juste un métier très anonyme dont les parents disent parfois à leurs enfants: "Tu vois le cuisinier là. Et ben, si tu travailles pas bien à l'école, tu risques un jour de faire son job". Parce que mon métier c'est encore perçu parfois comme la femme de ménage ou la personne qui s'occupe des latrines. Il est réservé aux étrangers qui ont peu de formation, même pas aux Suisses... Sauf dans la haute-gastronomie.

Donc, je joue de la toque dans la ligue des restos populaires. J'ai tenu moi-même des petits bistrots dont personne ne voulaient plus pour performance insuffisante et trop isolé ou mal placé ou sans terrasse. Et comme patron, je n'ai jamais été ce qu'on appelle un type qui en impose à son personnel. Parce que je préfère être l'égaux des salariés et du prolétaire...que le grand manitou qui cherche le Capital au détriment d'une exploitation maximale de son personnel. Plutôt copain qu'exploiteur, donc. Et ça, dans notre monde ça ne marche pas vraiment.

Je suis toujours au fourneau. Je travaille comme un dingue. Et en dehors de mon lieu de travail, je ne pense plus à celui-ci parce que j'ai un autre job, blogueur, et que j'ai malgré tout de grands enfants aujourd'hui, de la parenté dans la région, et parfois des sorties entre copains... Oui ça m'arrive encore. De plus en plus rarement mais ça m'arrive encore de sortir boire des verres.

Au fourneau, je me donne corps et âme même si mon boss n'est pas toujours reconnaissant des efforts fournis par son team. Ce serait plutôt l'inverse. Toujours à dire quelque chose, parfois justifiée, parfois un peu à côté de la plaque. Mais le résultat est là. Pour la première fois, nous entrons dans le top ten des restaurants de la ville de Neuchâtel après avoir été longtemps au milieu de classement selon le site Tripadvisor. Evidemment, ce top ten n'a rien à voir avec le niveau gastronomique de notre enseigne. Nous ne sommes pas un restaurant haut de gamme. Nous sommes juste un restaurant populaire et faisons une cuisine populaire sans chichi et sans belle présentation sur assiette. Nous n'avons d'ailleurs pas le temps de faire du chichi et des belles présentations. Notre clientèle n'est pas difficile sur la présentation. Elle veut juste quelque chose de bon, de vite servi, avec un service agréable. Apparemment, notre boss vise juste puisque nous travaillons bien assez...enfin pour les employés parce que pour le patron, c'est clair, cela serait mieux encore si nous ne connaissions aucun creux, en particulier en été puisque nous n'avons pas de terrasse.

Voilà. J'avais envie de vous écrire ce billet parce que finalement je suis assez fier qu'une petite équipe de cuisiniers et pizzaiolo parviennent, grâce à un vrai travail d'équipe, à monter dans le top ten au moins une fois dans le temps. Parce que voilà. Il a fallu que ce soit une équipe stable depuis deux ans pour arriver à ce résultat de satisfaction de la clientèle. Normalement, notre jeune cuistot Italien va repartir en Italie à la fin de l'année après deux ans passés chez nous. Il en a assez de la pression et d'un salaire pas très confortable. Il faudra recommencer à tout expliquer, à tout montrer à un nouveau sans la garantie qu'il tienne la route sur la durée et qu'il sorte des assiettes de pâtes toujours d'égale qualité. Et peut-être y aura-t-il un moment de flottement et un léger recul sur le site des critiques culinaire. Et peut-être même qu'un jour j'en aurai assez de ce métier de chien qui exige de nous une attention et un développement du travail sous stress quasi permanent. Et peut-être qu'un autre cuisinier me remplacera ou remplacera mon co-chef. Et alors, le restaurant devra refaire ses preuves avec une autre équipe de cuisine.

Mais la grande question est: quel est le retour de récompense pour les cuisiniers? Les bonnes mains des clients? Oubliez. C'est le service qui encaisse. La prime de fin d'année et la motivation du patron pour rester dans le top ten du site? Oubliez. Le patron ne nous a même pas félicité pour l'auto-collant qu'il peut fièrement poser sur l'entrée de son restaurant.

La récompense est pour soi-même, totalement discrète et anonyme. Quand les médias parlent des grands chefs dans les journaux, nous les petits chefs savons combien il est difficile de donner entière satisfaction à la clientèle et nous essayons, malgré les jurons qui fusent parfois, de garder une qualité de cuisine respectable qui fait que nous sommes une enseigne populaire à bonne réputation dans la ville. 

Mais à part ça, si par hasard vous êtes un ou une lectrice qui fréquente de temps en temps ce restaurant, je peux parier que vous ne connaissez pas les visages de ces cuisiniers. Car même après 5 ans de dur labeur dans la boîte, je ne connais pratiquement aucun des milliers de clients qui ont passé par là. Restaurant populaire oui mais cuisinier populaire non. Cherchez la légère erreur.

C'était là une petite parenthèse intime sur mon travail. Fermer cette parenthèse, je reviendrai aux événements prioritaires de notre temps dès mon prochain blog.

N.B. Je ne donne pas le nom du restaurant en question. Mais celles et ceux qui me connaissent un peu savent où je travaille...

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