29/04/2017

Combien d'années vous faudra-t-il?

Il y a longtemps

que je vous attends.

Mais jamais, jamais

vous n'avez franchi le seuil

de la rencontre

depuis notre téléphone,

ce téléphone que je déteste

parce que j'aime la rencontre

avec les vrais gens

et pas ce truc

qui fait écran

à nos visages.

 

Je suis téléphonobe

depuis si longtemps.

Même si je parle

dans ce truc de temps en temps,

ma petite amie,

mes enfants,

ma famille,

ne m'y entendent

presque jamais

parce que je ne l'aime pas.

Et que je préfère les messages.

 

Et vous?

Je ne vous entends jamais.

Ni rendez-vous,

ni prise de parole,

ni la moindre relation

qui me dit que nous vivons

ici sur la même planète.

 

C'est comme si j'habitais

sur Mars

et que seules les ondes

me reliaient à vous.

C'est triste à mourir.

Et la mélancolie

est tout ce qu'il m'est resté

pour dire mon mal être,

pour construire

ces petits billets

qui ont surgi

d'un malentendu d'origine

entre vous et moi.

 

Je ne suis pas un sale type

qui a mis sa femme sur le trottoir.

Je suis un homme libre

qui ensemble avec elle

avons cherché à nous en sortir

pour changer notre vie

qui s'enfonçait dans les dettes,

dans les fins de mois trop difficiles,

dans l'ignorance des services sociaux

qui nous ont laissé à la rue

sans nous porter secours

ne serait-ce que pour

un appartement subventionné

pour enfin faire face

aux impôts qui nous tombaient

sur la figure tous les mois

que l'Etat démocratique

fabriquait pour nous.

 

Trois mois de vie hors norme.

Trois mois qui ont condamné un homme.

 

Si vous ne croyez pas

à l'abandon par ce monde néolibéral,

ma famille, elle, le sait que trop bien.

Si vous croyez que nous sommes

une exception, un accident,

vous vous trompez lourdement.

 

Combien de familles laissées

dans la dèche,

d'enfants vivant le mal-être

au sein de leurs parents

qui se déchirent

pour des histoires d'argent

parce que l'argent manque,

l'argent manque

tout simplement

pour faire face aux charges,

aux factures,

aux impôts.

Combien de femmes

qui se prostituent en cachette

de leur mari

pour faire bouillir la marmite familiale

dans nos pays qui portent

au fronton

Liberté

Egalité

Fraternité?

Combien de temps

va encore durer ce scandale

que bientôt tout le monde

trouvera banal?

 

Vous n'avez aucune leçon

à faire au poète

si votre morale

n'a pas de conscience.

Puisque ce monde actuel est amoral,

cynique, criminel,

honteux, individualiste à l'extrême.

 

Et la guerre que vous menez, alors,

contre les pauvres?

Et Rocco qui monte le tapis rouge?

Combien cet ange du plumard

a-t-il consacré à la pornographie?

Combien a-t-il donné

aux femmes

un peu de leurs fantasmes,

un peu de folie extrême

de s'envoyer en l'air

le temps de vivre

leur érotisme?

 

Non. Pas de morale,

s'il vous plaît,

quand une famille est en danger

à cause de cet abandon

que la société lui signifie

en gardant ce silence effroyable.

 

J'ai toujours travaillé

comme un fou, comme un dératé.

J'ai toujours voulu rattrapé

les dettes qui n'arrivent jamais par hasard

mais les dettes

couraient bien plus vite que moi.

 

Alors aujourd'hui que le monde

peu à peu s'enfonce,

peu à peu se déchire,

peu à peu se fracasse

sur la haine des uns et des autres,

j'ai ces milliers de lettres,

ces millions de mots,

d'amour et de passion,

ces images,

ces poèmes,

qui végètent dans la nuit

de la Toile.

 

A part les gens

qui me suivent,

à part celles et ceux

qui ont compris

et viennent prendre

ce qu'ils ont envie de prendre,

le public ne connaît

rien de ce monde englouti

qui dort là

tout tranquillement,

absent à l'agitation du monde.

 

Si je meurs,

promettez-moi au moins

que vous en ferez bon usage

et non une exploitation,

une expropriation,

une déviance,

pour un projet quelconque.

 

Mon travail est libre.

Il est offert à tous,

Il ne peut être récupéré

pour une idéologie quelconque.

Il est offert aux gens

comme des gouttes de sang

qui redonnent la vie,

la conscience,

l'amour de la vie et des gens.

 

Voilà.

Pour le moment,

je suis encore en vie.

La rencontre est encore possible.

Plus tard, il sera trop tard.

 

Nous reste la musique

qui nous console,

nous les pauvres.

 

Je vous quitte

avec le plus grand poète

de notre temps démocratique

et cette petite musique

qui hante nos vies.

 

La Mort des pauvres, Charles Baudelaire

 

C'est la Mort qui console, hélas ! et qui fait vivre ;
C'est le but de la vie, et c'est le seul espoir
Qui, comme un élixir, nous monte et nous enivre,
Et nous donne le coeur de marcher jusqu'au soir ;

A travers la tempête, et la neige, et le givre,
C'est la clarté vibrante à notre horizon noir ;
C'est l'auberge fameuse inscrite sur le livre,
Où l'on pourra manger, et dormir, et s'asseoir ;

C'est un Ange qui tient dans ses doigts magnétiques
Le sommeil et le don des rêves extatiques,
Et qui refait le lit des gens pauvres et nus ;

C'est la gloire des Dieux, c'est le grenier mystique,
C'est la bourse du pauvre et sa patrie antique,
C'est le portique ouvert sur les Cieux inconnus !

 

 

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