29/07/2017

Lettre à Sara

 

Chère Sara,

 

Il a fallu faire abstraction de la foule de touristes ainsi que de la lèpre commerciale pour s'imprégner de la ville de Franz Kafka.

 

Ces quatre jours passés à Prague m'ont permis de me mettre en situation. Et quelle situation! Avec mon fils, nous avons eu tout le loisir de développer une sorte de cafard morose qui s'est amplifié au fil des jours. Nous avons même eu l'idée morbide, sur le ton de l'humour très noir, d'en finir de façon romantique en nous jetant du Pont Charles dans la Vltava afin d'amplifier le mystère de notre disparition.

Je sais que cela te paraîtra lugubre et déplacé d'imaginer un tel plan mortifère alors que nous avons encore la santé et la joie de vivre chevillées à nos corps et que lui, mon fils, est un beau garçon bien bâti qui a tout l'avenir devant lui.

Comment nous sommes-nous débrouiller pour attraper un tel cafard, mot qui, tu ne le sais sans doute pas, a été inventé par Charles Baudelaire? Un simple concours de circonstances. Un simple concours de circonstances permettant cette mise en hypnose.

Tout d'abord, nous avons eu un temps gris, venteux, froid et pluvieux de fin d'octobre en plein mois de juillet, un temps de feuilles mortes qui n'était guère propice à émoustiller nos papilles et à passer du bon temps à nous prélasser au soleil avec une Vinohradsky dans la main et en galante compagnie. Et puis, j'étais parti dans l'idée de me transformer en cafard, histoire de répéter l'expérience de ce cher Kafka. Grâce à l'aide précieuse de mon fils qui s'était entiché d'une fille du Darling deux mois plus tôt, j'ai eu l'occasion inespéré de m'enfoncer avec lui dans les idées noires de la transformation et de l'horreur sentimentale, mobile de la Métamorphose de Franz Kafka.

Ces quatre jours ont été l'occasion pour lui comme pour moi de comprendre à quel point notre époque n'est plus au romantisme et aux longues divagations littéraires mais au contraire offerte de façon la plus obscène qui soit à la simple consommation de plaisirs rapides grâce à des petits billets magiques que l'on appelle billets de banque. Je ne te donnerai pas les détails de nos jours et de nos nuits versés entre réflexions et spleen, un autre mot de ce cher Baudelaire. Mon fils s'est conduit de façon impeccable dans des circonstances assez dramatiques pour lui par la faute des sentiments développés envers cette fille. C'est tout ce que tu dois savoir en dehors du fait que nous avons apprécié grandement notre visite au Musée Kafka qui reflète parfaitement l'oppression de notre monde d'aujourd'hui et son administration asphyxiante et tueuse d'humanité.

Quant à moi, je suis resté bien sage et fidèle à toi malgré les suceuses d'argent qui nous tournaient tout autour en faisant tourner les tables de nos mâles illusions . Ah oui! Les filles du Goldfinger avaient d'admirables petits popotins et, au balcon, les hommes se pressaient comme des chiens aux abois. Elles nous en mettaient plein la vue, ces prêtresses de la chair à canon rose. Il fallait que je résiste aux charmes de ces demoiselles en dentelles avec le charisme d'un cafard devant jouer son rôle de parasite de la maison close glissant ses géantes orbites et ses antennes tentaculaires partout. Observateur mais pas pratiquant du culte dédié à Satan en ces circonstances, j'ai consommé quelques bières avec mon garçon qui attendait de rejoindre sa jolie grenouille du Darling qu'il espérait,un peu trop stupidement, qu'elle devienne un jour la princesse de sa vie. Las, les nouvelles étant ce qu'elles sont en ces circonstances modernes, ses nuits d'ébriété, bien que vécues entre les bras de sa belle au bois couchant les garçons polissons parmi les rires et les larmes surjouées, furent un cauchemar le jour. En quatre petits jours, elle a fini par lui mettre quelques graves coups de massue et un coup d'assommoir final derrière la tête et dans le porte-monnaie.

Cette charmante demoiselle a bien joué son rôle au cinéma rose et elle a gagné le gros lot avec mon garçon trop tendre. Oh, certes, de façon assez lâche et dégueulasse mais elle a gagné du bon temps avec lui et pas mal d'argent pour son compte en banque et celui de son probable milliardaire d'employeur alors que mon garçon a perdu toutes ses illusions ainsi que son amour pour elle. De spéculations en révolte sur l'attitude de la belle au bois découchant en question, il est passé à travers le philtre de l'amour en tenant sa pomme empoisonnée entre ses mains et en y mordant à belles dents. Heureusement que j'avais fait le voyage avec lui pour qu'il ne se crashe pas totalement à cause de l'ivresse des profondeurs sentimentales qui l'avait envahi, ivresse qui finit généralement en apnée au fond d'un fleuve pour les plus enragés des garçons romantiques qui subsistent en ce monde perdu. 

Pendant le temps où il se perdait dans les méandres de sa sirène sarcophage, j'en ai profité pour relire la Métamorphose de Franz Kafka et un hors-série du Point consacré à Charles Baudelaire. J'étais parfaitement dans l'ambiance bien qu'évidemment très triste de voir mon fils se faire gruger par sa jolie poulette lui ayant bien sucé son argent grâce à son fac-similé de faux romantisme. J'ai essayé de le prévenir des risques et périls en la demeure:

"Au salon du porno, n'y va pas le coeur à mains nues et les sentiments à fleur de peau. Tu risques de te retrouver dépecé et lacéré de coups de couteau. Si certaines filles pleurent souvent que les garçons ne savent plus créer de fleurs sentimentales autour d'elles, que ces mêmes garçons les prennent en toute vulgarité pour des morceaux de bidoche prêts à l'équarrissage, elles devraient aussi se demander pourquoi les hommes se transforment en garçons-bouchers cyniques qui ne viennent consommer en ces lieux de débauche que des viandes impropres à l'amour. Elles ne font elles-mêmes rien pour se faire traiter autrement. Hélas!"

Dans notre chambre d'auberge de jeunesse, nous avons planté nos yeux dans les lumières aveuglantes du plafond et j'ai commencé à imaginer la lettre que j'allais t'écrire à mon retour tout en transformant sur mon Samsung nos images afin de coller à la Métamorphose de ce cher Kafka. Ainsi débute son histoire que tu devrais lire un jour. Ainsi, je te laisse les images de toi et de moi dans notre métamorphose amoureuse.

Toi et moi, nous formons désormais ce génial linceul romantique dédié à tous les romantiques du monde.

A notre amour, à notre amitié pour la vie. Je t'embrasse mon amour de Sara.

Ton cher et tendre poète. Ton ange.

"En se réveillant un matin après des rêves agités, Gregor Samsa se retrouva, dans son lit, métamorphosé en un monstrueux insecte. Il était sur le dos, un dos aussi dur qu’une carapace, et, en relevant un peu la tête, il vit, bombé, brun, cloisonné par des arceaux plus rigides, son abdomen sur le haut duquel la couverture, prête à glisser tout à fait, ne tenait plus qu’à peine. Ses nombreuses pattes, lamentablement grêles par comparaison avec la corpulence qu’il avait par ailleurs, grouillaient désespérément sous ses yeux.
« Qu’est-ce qui m’est arrivé ? » pensa-t-il. Ce n’était pas un rêve. Sa chambre, une vraie chambre humaine, juste un peu trop petite, était là tranquille entre les quatre murs qu’il connaissait bien. Au-dessus de la table où était déballée une collection d’échantillons de tissus – Samsa était représentant de commerce –, on voyait accrochée l’image qu’il avait récemment découpée dans un magazine et mise dans un joli cadre doré. Elle représentait une dame munie d’une toque et d’un boa tous les deux en fourrure et qui, assise bien droite, tendait vers le spectateur un lourd manchon de fourrure où tout son avant-bras avait disparu."

Franz Kafka, La Métamorphose

 

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Le Linceul des Romantiques

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