08/09/2017

L'Oeil du Cyclone

 

Tu croises mille personnes

en un seul jour

dans ta ville.

Tu frôles des corps,

tu frôles des âmes,

certains te disent bonjour

et passent leur chemin;

certaines te regardent

d'un regard parchemin

en se disant que si,

en pensant que peut-être,

en imaginant que

dans une autre vie

il y aurait la possibilité

d'une aventure,

d'un début de tendresse orageuse,

suivi d'une tempête tropicale

finissant en ouragan de passion

avec 

l'oeil du cyclone

 reliant l'océan au ciel

dans une lumière phénoménale

alors que tout autour

les violences se déchaînent,

les haines pulvérisent les maisons,

brisent les coeurs,

font sauter les tympans

des nations du monde.

 

Je suis tombé sur l'oeil du cyclone

au coin d'un bar de fortune.

C'était un soir d'infortune,

une nuit de brume mélancolique,

un de ces moments de spleen

dont les poètes détiennent

les profondeurs désespérées.

Elle ne faisait que passer

devant moi,

me frôler comme les autres,

et continuer sa vie

sans que jamais

la rencontre ne se fasse.

Mais il a suffi de cette fraction

de seconde suspendue

à je ne sais quel fil

de ce ciel cyclonique,

un arrêt d'urgence du soleil

en conjonction avec l'océan,

pour que mon regard

la rattrape et qu'elle se retourne,

que ses yeux croisent

dans un éclair

mes yeux électrisés

par ses mouvements gracieux.

 

Elle s'est mise à batifoler

sur son tabouret de bar,

à me raconter ces histoires

de gitane espagnole

qui finissaient en Roumanie

histoire de réputation

des filles de l'Est

qui seraient mal notées

à côté des filles d'Espagne.

Elle s'est mise à me dire

qu'elle avait 24 ans

mais qu'en fait

elle en avait 28

histoire que les hommes qui lisent

son profil et le descriptif

des prestations pornographiques

n'aillent pas faire leurs galipettes ailleurs.

Les hommes, me dit-elle,

aiment les gamines très fraîches

et sans doute un peu moins

les femmes un peu moins fraîches.

 

Et pourtant,

il n' y a rien de plus rafraîchissant

pour un homme de 58 ans

qu'une femme de 29 printemps.

Divisé par deux,

l'homme se sent mieux,

l'homme se sent heureux,

l'homme devient amoureux

comme le milliardaire chanceux

qui a trouvé sa belle aux cieux.

 

Les mois ont passé.

Des heures désespérés

à ne jamais trouver la solution

de te sortir de ton rôle

de fille trop facile,

de fille trop docile,

de fille qui d'un cil

harponne le client

et l'entraîne dans sa chambre

contre un billet de cent balle

ou de deux cents balles.

T'as beau choisir tes hommes,

ça reste des hommes.

T'as beau me dire

que c'est juste du sexe

et puis rien.

C'est quand même eux

qui sont sur notre route

à te raconter leurs histoires,

à te mettre une main

dans les cheveux,

à te frôler la bouche,

à glisser leur chaleur

dans ton corps

jusqu'à leur plaisir sonore.

C'est quand même eux

qui épuisent ton corps

avant que je te retrouve,

avant que nous nous aimions,

avant que nous nous inventions

ce futur qui viendra,

ce futur promis,

ce futur ou toi et moi

nous serons ensemble

à ouvrir la route

de notre amour libéré

des hommes qui te prennent,

des hommes qui te soulèvent,

des hommes qui te sautent,

des hommes qui te possèdent

pour 20 minutes ou une heure,

des hommes qui ne savent pas,

des hommes qui savent

mais qui s'en foutent,

puisque l'argent est roi,

puisque la femme se soumet

et que l'homme domine

en écrasant l'amour romantique

de son pouvoir cynique.

 

J'aimerais fermer les yeux

mais je les garde grands ouverts.

J'aimerais garder le silence

mais le poète a de ses silences

qui font fi des pudeurs

de gazelle,

de cette loi du silence

bien hypocrite

qui veut qu'une fille de bordel

soit un fantôme à l'extérieur

et une pute à l'intérieur.

Je regarde par la fenêtre.

Un train passe.

S'il pouvait nous emmener

toi et moi jusqu'à Bucarest

avec des tickets de non-retour

pour cette vie de bâtons de chaise

et ma vie d'homme déchu

de ses moyens financiers

je t'inventerais bien plus encore

de mots pour que tu m'aimes,

pour que tu me fasses l'amour

à n'importe quelle heure

et non à cette heure précise

entre deux hommes

qui te prennent sans état d'âme

grâce à leur billet d'entrée

comme s'ils se rendaient à un spectacle

de rodéo ou de corrida.

 

C'est l'heure du festin animal.

C'est l'heure de notre chevauchée.

C'est l'heure et il n'y a plus d'heure.

Tu montes sur mon cheval

et nous partons remplis d'ardeur

accomplir notre rêve,

prendre possession de notre amour,

délivrés nos corps 

de cette douleur qui nous ronge,

de cette tristitude qui continue

et ne s'arrête jamais.

Les préludes romantiques,

les messes de Mozart,

les nocturnes de Chopin

n'y peuvent rien

devant ce grand chagrin

et je reste Charlie Chaplin

devant Sara la Prostituée

à lui raconter sa vie de Gavroche

durant la révolution de 17.

Mais nous partons

dans notre chevauchée fantastique

et l'heure n'est plus à la mélancolie.

L'heure est à la folie

de nos corps en bataille

se chevauchant, se vissant

l'un à l'autre

pour accomplir un monument

de beauté romantique.

 

Pour oublier le temps

que tu passes avec eux,

j'ai écris des mots et encore des mots.

Et si notre amour se prive,

et si notre amour

est galvaudé et marivaudé

par leurs pives,

tu restes ma marmotte d'amour,

la fille du bar

qui me touche au plus profond,

mon oeil de cyclone

qui relie l'Océan au Ciel

dans un bleu d'azur.

Et tant que je resterai

dans ton oeil de cyclone,

j'éviterai la destruction,

la mort, la désolation.

 

Invincible est notre amour.

Ou alors plus rien ne peut exister après.

 

"Elle vint chercher l’oubli
Au fond d’un vieux manoir
Où elle mourrait d’ennui
Pendant que le parapluie
Menait au Père-Lachaise
Une vie de bâton de chaise."

Thomas Fersen, La Chauve-Souris.

 

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