10/03/2018

Paris est un village et Jann Halexander est son griot

Faut-il des salles géantes, des shows pyrotechniques à la Johnny, des salles où l'artiste allume le feu en électrisant la foule et captant l'attention de tous les médias hexagonaux pour être un grand artiste?

Eh bien, absolument pas! Un grand artiste est d'abord un talent merveilleux, une pépite d'or ou de diamant découverte parmi un océan d'indifférence où les grands artistes inconnus gardent bel et bien leur part maudite, leur côté marginal et inédit, leur grandeur d'âme unique qui nous entraîne dans leur univers où l'heure est à l'illumination et non à la beuverie joyeuse sous les néons fluo avec d'autres inconnues et inconnus qui ont envie de décharger leurs soucis en s'offrant l'oubli contre quelques shots de tequila ou de vodka. Mais le monde sans poésie, est-il un monde en vie ou un monde mort? Mais un monde sans poésie peut-il survivre au chaos et à la destruction, au nihilisme, aux guerres pour la domination, aux génocides, aux massacres des jeunes filles en fleur dans des bordels voués au fric et au sexe sans amour?

Jann fait partie du cercle de ces artistes dont on honore la mémoire une fois la disparition connue et reconnaissance enfin acquise. ça fait toujours une belle jambe de savoir qu'on parle de nous quand les pissenlits et la mauvaise herbe nous donnent un air de prairie sauvage avec nos ossements qui dansent la java.

Les extraterrestres, on les aime plus morts que vivants. Aller savoir pourquoi. Peut-être la peur d'être enlevé sur la planète profonde de l'Amour, Vénus, avec tous ses charmes mais aussi ses dangers de trahison, d'abandon, de suicide et de mort par amour pour une belle fée ou un beau druide... Peut-être la peur de ne pas vouloir se connaître plus que cela et de préférer les nuits superficielles aux nuits fauves, les étreintes sans conséquences aux étreintes suaves, sauvages, enragées, griffées, d'amour et de passion...

Ce qui me fait courir, c'est l'amour. Et ce qui fait courir Jann, c'est aussi l'amour. C'est là tout notre désespoir mais aussi toute notre espérance pour chasser les apparences, les hypocrisies, les stupides jalousies et les désirs de domination...ou de soumission à l'ordre dominant.

Ce que donne en spectacle Jann, c'est d'abord une aventure amoureuse d'une heure ou davantage et l'assurance que le voyage sera profond, respectueux du public, avec ce désir intransigeant chez Jann de la perfection théâtrale. Jann va à la rencontre de nos humanités. Il ne saurait être médiocre et encore moins négligeant avec les gens qui lui consacrent un peu de temps en s'offrant un ticket chez le garçon de joie.

Oui, Jann est un garçon de joie, avec ses passes, ses impasses, ses intrigantes énigmes, ses retours sur soi et ses grands départs vers le large. Il ne laisse pas du tout indifférent. Il nous donne l'envie de connaître son univers musical, poétique, humain, oserai-je le mot "prophétique"? Oui j'ose. Jann est un prophète du verbe, un talent fou qui s'exprime magnifiquement sur une scène.

Jann Halexander me fait d'abord penser à un enfant malgré son âge d'adulte expérimenté. Il a su garder la magie de l'enfant en lui. Il suffit de l'entendre parler de son enfance à Ottawa, Canada, ses routes sans fin dans la forêt; sa rencontre avec un chaman indien qui lui signifie le ciel en parlant de ses origines et de ses racines qu'il ne doit jamais oublier; la serrure gelée de la voiture et ce papa qui bout de l'eau pour la dégivrer; ses figures d'ange dans la neige et son petit igloo où il se cache allant jusqu'à ameuter son institutrice et les policiers qui ne le retrouvent pas, lui le petit d'homme caché à l'intérieur de sa bulle de glace.

Nous étions venus écouter du Pauline Julien interprété par Jann Halexander. Et nous, son public, nous sommes tombés en immersion avec les fantômes de Jann, Anne Sylvestre et Pauline Julien, mais aussi tous les autres partis ailleurs. Un bon chanteur est un chanteur mort. Pourtant Jann dit qu'il n'écoute jamais les artistes décédés. En fait, il les chante, les honore, leur donne encore de nouveaux reliefs, de nouveaux horizons, de nouvelles histoires d'amour vivantes et parmi nous tous, femmes et hommes venus à la rencontre de ce chanteur marginal tellement sincère et touchant, toujours si aimable et aimant avec son public.

C'était hier soir à l'Atelier du Verbe, Paris, merveilleuse petite salle remplie de charme désuet avec en vitrine de petites photos d'identité en noir-blanc, Victor Hugo, Charles Baudelaire, et d'autres encore. C'était hier soir et c'était à ne pas manquer. La modeste salle était pleine. Beaucoup de cheveux gris, peu de jeunesse corporelle mais la jeunesse des coeurs qui désirent vibrer encore avant de partir ailleurs. Où donc était la jeune génération? Sur une autre planète, assurément, dans les soirées arrosées où on oublie ses soucis moroses sur des rythmes endiablés, dans des lieux de drague et de sexe fast-food.

J'ai quitté Jann et sa compagnie après un dernier verre et je suis venu me perdre au milieu de cette jeunesse dans la petite rue bruyante et animée de la Bastille. La faune, la jungle, avec ses petites frappes sans grande profondeur d'esprit, ses jeunes filles en désir et en manque d'amour, ses petits gars qui se la pètent ou alors juste des jeunes qui veulent sortir en bande pour s'éclater ou même des vacanciers de passage.

Assis au coin d'un bar, je buvais tranquillo ma bière en regardant la jolie barmaid, à moitié dénudée, se faire son petit trip perso. Et je pensais à notre soirée magique avec Jann. Contraste saisissant. J'adore me laisser entraîner d'un univers profond à un univers superficiel et vice versa. Je suis comme ça, parce que je sais que là aussi, dans les lieux superficiels et bruyants, se passent parfois des trucs incroyables, des moments d'amitié, des partages heureux.

J'étais donc à mon coin de bar quand une très jolie fille blonde me tend son verre pour faire santé. Un brin étonné, on a trinqué. Elle était avec son copain et un autre gars. Je suis resté sans rien dire. quinze minutes passent puis soudain le garçon me parle dans un français à l'accent américain: "Vous acceptez que je vous offre un shot?" "Heuu, oui, c'est très gentil de votre part. On peut parler un peu en anglais si tu veux."

Le gars et sa blonde viennent d'Atlanta. Il m'apprend qu'ils viennent de passer par Neuchâtel, en Suisse, chez moi! Qu'un de ses cousins habitent Colombier. La fille me montre une photo de la collégiale sous la neige! Je leur demande si par hasard ils ont pas mangé dans la pizzeria où je travaille des fois que je leur aurais fait le repas à peine quelques jours avant! Le gars me dit que non mais qu'ils vont passer l'année prochaine dans mon bistrot. Il prend un selfie avec moi. Il tire la langue. Je tire la langue. Ok qu'il me dit. Quand je viens avec ma copine chez toi, je montre cette photo au serveur et je lui demanderai "If he knows this crasy guy who pull out the tang?"

On éclate de rire. Puis ils me quittent pour un autre bar et puis je rentre à mon hôtel après ce joli moment surprise.

Et Jann Halexander, qui connaît donc Jann Halexander, sa musique, son cinéma, ses chansons, son univers? A vous de le découvrir et de venir à la rencontre d'un extra-terrestre de la chanson française. Jann écrit des chansons pour Vénus et les chantent au mois de Mars. Il est en guerre contre le manque d'amour, le manque d'amitié, le manque de sincérité, le manque de tout et il est en lutte contre sa propre disparition.

Venez l'écouter pendant qu'il est vivant. Après il sera trop tard pour passer un super moment de tendresse et de bonheur en sa compagnie.

Paris est un village où ce 9 mars j'y ai fait un rêve. Martin Luther King n'est pas mort. Jann Halexander pas encore. Donnez-lui un peu de votre temps et de votre argent. Il vous le rendra au centuple en bonheur et en joie. Son humour est ravageur, son regard complice et malicieux.

On t'aime, Jann! Et Ce n'est pas une groupie de Patrick Bruel qui le crie. C'est juste, un frère en humanité, un frère en poésie, un frère en amour désespéré et plein d'espoir.

Ci-dessous, ce n'est pas une de ses chansons. Mais il l'interprète tellement bien qu'elle en devient aussi sa chanson, son cri de douleur et d'espoir. Jann ne peut que vous émouvoir. Encore une chanson de femme pour un homme-femme à fleur de peau...

 

Commentaires

Il y aurait beaucoup à dire sur l'artiste, merci pour cette chronique. Concert que j'ai encore raté. Je l'ai vu à Marseille il y a longtemps. Personnalité exigeante, sans doute dure, n'aimant pas les publics indélicats et le faisant vite comprendre. Cette homme sacralise la musique et le verbe. Je l'ai vue plus tard en concert à Paris. A chaque fois il y avait du monde.

Écrit par : Sonia | 10/03/2018

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