17/05/2019

Urgence de Vous au Nez Rouge, Paris

Nous nous sommes rencontrés un jour. Je ne sais plus trop quand ni en quelle occasion. Mais nous nous sommes rencontrés un jour et nous nous sommes aimés. Pas vrai? Mais toi, dis-moi, qu'est-ce que vient donc faire cette histoire de nounou à Paris et de son enfant-public qu'elle a chéri sur ce bateau immobile du Nez Rouge? Ce nous à nous, était-ce donc juste le mobile d'une rencontre sur Seine et ce désir d'entreprendre un voyage au bout de l'amour? Ou alors juste un bouge d'une nuit pour enfants se sentant tristement abandonnés par des jours trop sombres et malades de la peste?

Nous sommes là tous réunis pour ce cabaret-spectacle. Nous nous sommes embarqués, nous les passagers et passagères, et nous nous attachons les uns aux autres à travers le récit en-chanté de Veronika Bulycheva et Jann Halexander. Nous voilà bercer sur les vagues de la mer de Kara proche de la frontière eurasienne et transporter par un couple d'artistes profondément sincères dans leur démarche artistique, tous deux reliés par un fil rouge nomade qui forge les identités multiples, trop rares, et si précieuses du métissage.

Le théâtre de ces deux bourlingueurs me rappelle tellement un autre théâtre littéraire que j'ai vécu. Celui de La prose du Transsibérien et de la petite Jehanne de France. Le bateau a remplacé ici le train mais le voyage est tout aussi fabuleux. Veronika a la voie claire d'une matriona de l'Oural mais elle est tout aussi capable de se lancer dans un blues nègre pour éclairer sa nostalgie voir même de partir carrément dans un chant magique entre berceuse folklorique russe et saudade portugaise. Jann entre dans son jeu et se met soudain à chanter lui aussi en Russe. La vodka aidant, voilà nos deux poètes s'envolant dans une mystique de l'amour et de l'humour. Et nous, assis sur nos chaises, nous voulons connaître l'histoire qui défile devant nos yeux, connaître le goût des cornichons qui piquent et de la vodka qui coule dans leurs veines.

On y parle d'amour, de joie et de déception. Il ne m'a pas quitté, je ne l'ai pas quitté. C'est l'amour qui nous a quitté. On y parle de tragédie humaine à travers l'humour noir et d'un poisson dans l'assiette qui ressemble comme deux gouttes de sang à un migrant. Et ces repas familiaux interminables du dimanche qui finissent en queue de poisson pourri au bout de la table. On y parle du bien que nous portons tous et toutes, et du mal que nous inventons à des fins pas très glorieuses. On y chante même l'opéra et Carmen mêlée à une chanson russe traditionnelle. Nous tombons littéralement sous le charme charismatique de nos deux complices sur scène. Dommage que la chaleur de leurs voix ne viennent pas refroidir un peu la température de la soute à voyageurs. Nous avons chauds partout et au coeur surtout.

Il ne faut sous aucun prétexte manquer ce spectacle unique qui devrait durer dans le temps. Les spectateurs et spectatrices ont été conquis. Veronika, avec ses jambes pas très longues, sa chevelure pas très blonde et ses yeux pas très moscovites n'est pas une Russe pour les Russes et Jann, avec sa peau pas très blanche, ses cheveux très crépus, et son regard de braises, est un Français dessouché qui est né d'un voyage maternel effectué dans une soute à charbon gabonaise.

Entre ces deux-là, il y a une osmose qui s'est créée, un lien fort et puissant qui les réunit et nous, les voyageurs et voyageuses qui les rejoignons dans leur conte nomade, nous nous faisons inviter dans leur danse voluptueuse. Est-ce le voyage qui a fait l'homme ou l'homme qui a fait le voyage? Peu importe. Comme pour Blaise Cendrars l'important c'est que nous y avons cru et que sur ce bateau du Nez Rouge, Quai de l'Oise à Paris, nous nous sommes soûlés à l'amour en partant très loin au pays des métissages, tous et toutes habillé-e-s de leurs tissus africains, de leurs tapis d'Orient, de leurs peaux de chèvres de l'Oural, et de ce Paris, capitale culturelle de la France, pour illuminer nos cieux intimes d'aurores boréales et d'avenir qui chante. Nous n'avons pas du tout envie d'aller faire une cure de dégrisement au pays de la haine de celles et ceux qui ferment les frontières et cherchent la pureté française à travers des théories aussi immondes que factices du grand remplacement fantasmagorique.

En ces temps troubles, la culture reste plus essentielle que jamais pour garder le cap Amour comme notre horizon unique et chasser les sorcières brunes du fascisme.

Pour terminer, ne manquez surtout pas la vidéo ci-dessous et le petit clin d'oeil artistique à Sonia Delaunay, l'illustratrice de La Prose du Transsibérien, à travers quelques clichés que j'ai pris durant ce spectable, non, il n'y a pas d'erreur de frappe, c'est bien d'un spectacle à table entre deux nomades drapés d'une urgence de nous, deux nomades sur Terre venus à notre rencontre pour un spectable formidable.

Etait-ce de l'eau? Etait-ce de la vodka? Jann et Veronika gardent leur secret pour eux au fond de leurs yeux amoureux et les paris du public restent ouverts. Pour ma part, je serai assez partant pour autre chose que de la vodka, un subtil cocktail de Verovodka Halexander concocté par un barman céleste. 

Merci les artistes! Je n'oublie rien quand le goût du bonheur m'envahit.

 

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Si tu veux nous irons en aéroplane et nous survolerons le pays des mille lacs,
Les nuits y sont démesurément longues
L’ancêtre préhistorique aura peur de mon moteur
J’atterrirai
Et je construirai un hangar pour mon avion avec les os fossiles de mammouth
Le feu primitif réchauffera notre pauvre amour
Samowar
Et nous nous aimerons bien bourgeoisement près du pôle
Oh viens!

La Prose du Transsibérien et de la petite Jehanne de France,

Blaise Cendrars

 

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