24/08/2019

Le prix de la déraison

Nous voilà tous et toutes à nous mobiliser pour "sauver" l'Amazonie.

C'est bien. Super bien. Mais en quoi nous pourrions "sauver" quoi que ce soit si nous continuons nos façons de faire et développons davantage le libre-échangisme? L'Amazonie flambe en grande partie à cause de la déforestation et de la sécheresse. Ces deux causes principales ont pour origine le comportement irresponsable de l'Humanité dans son ensemble et le système ultra-libéral pour lequel nous nous investissons et développons nos existences.

Nous sommes tous et toutes responsables de notre mode de vie, de notre façon de consommer la vie, de dévorer les matières premières et les richesses de la Terre. Pour celles et ceux qui ont les moyens, nous avons notre résidence secondaire quelque part, ce petit chalet bien sympa et confortable à la montagne, le 4X4 pour y accéder même en hiver. Et puis, nous voyageons pour apprendre à connaître le monde mais aussi pour se payer le luxe de belles plages ailleurs ou s'imbiber de cultures, de spectacles, de visites de hauts lieux de nos civilisations présentes ou passées.

Et puis, pour cela, nous devons bien travailler au service du capitalisme et asseoir notre position sociale. Et puis, même si on se marginalise socialement en jouant au révolutionnaire de pacotille dans la rue et sur un blog, on reste prisonnier du système et d'un patron ultra-capitaliste. Et puis, on y songe, on pourrait tout quitter et tomber SDF dans la rue ou, mieux, ascète sur une montagne ou "sauveur" de migrants, solitaire et loin de la Civilisation en contemplant le monde qui, lui, ne nous contemplera plus nulle part et nous haïra peut-être si nous portons secours à un, à une, de ses étrangers ou étrangères venu-e-s foutre le bordel dans notre belle société propre en ordre.

C'est bientôt l'heure d'aller bosser, de gagner son petit pécule quotidien, de rester calfeutrer dans le système honni, et de vous servir à vous, mes hôtes éphémères, de la viande du Brésil ou du Paraguay parce qu'elle est plus rentable pour mon cher patron, de vous fournir en pâtes italiennes parce que c'est là-bas le pays de la "vraie" pasta, de commander pour le pizzaiolo des crevettes asiatiques, des produits de charcuterie italiens au meilleur prix, des jambons de Parme à bas prix dont le patron exige qu'on élimine le gras tant honni de notre système de pensée et de nos chères émissions télévisées sympathiques qui ont banni le gras de nos assiettes depuis belle lurette.

Et puis voilà. J'en ai assez de participer à ce monde déraisonnable qui d'ailleurs ne m'offre pas une place de choix en son sein ni un brin de reconnaissance. J'en ai assez de vous servir comme un cuisinier dangereux avec ses couteaux qui mérite bien de crever de fatigue dans sa minuscule cuisine digne d'une cellule hautement sécurisée d'Alcatraz en voyant ma vie sociale s'émietter depuis trente ans grâce à des horaires coupés qui finissent fort tard en soirée, des week-end inexistants, un salaire de presque misère, et des patrons qui, sans cesse, tentent toujours de ne pas respecter entièrement le contrat mutuel si vous n'exigez pas sans cesse vos jours sup, vos vacances pas prises et volées sur votre temps de liberté et de ressourcement, gracieusement acceptées parce que votre patron a besoin de vous pour s'enrichir davantage mais ne vous le dit surtout jamais parce que la responsabilité du poste c'est vous mais le bénéfice c'est lui. Donner à ce système capitaliste, c'est mourir déjà un peu, beaucoup, scandaleusement dans la résignation et la honte de participer à sa propre déchéance, à sa propre démission de l'idéal que l'on se crée partout hors de ce monde, comme disait Baudelaire, afin de sauver la poésie et notre humanité.

Et pourtant je vais encore aller travailler ce matin. Parce que sinon que restera-t-il de moi? L'exil et la mort ailleurs dans l'éloignement des miens, ou alors la rue, à terme, les services sociaux (à non, je vais bénéficier peut-être de la nouvelle loi cadre chômage pour les actifs de plus de 60 ans...ça sauvera les apparences devant la famille quoique), l'impression de vivre au détriment des autres qui eux continueront à cotiser et à se crever au travail pour nourrir un inutile SDF comme moi...

Je suis solidaire de ce système de merde. Donc je suis coupable comme vous tous et vous toutes de notre échec global et de notre disparition prochaine de la surface de la Terre. 

Il nous faut un peu de musique pour nous consoler de notre désastre personnel, et collectif, de cette planète ravagée par le feu et menacée d'étouffement par notre faute d'avoir voulu s'enrichir toujours plus pour se créer son petit paradis perso.

 

Commentaires

Excellente description de tant de mouvements physiques et psycho-affectifs qui animent notre monde d'aujourd'hui!

Écrit par : Marie-France de Meuron | 25/08/2019

Les commentaires sont fermés.