10/11/2019

Misères masculines

"Il faut te faire respecter et dominer la situation".

L'injonction perpétuelle faite aux hommes depuis leur enfance. "T'es pas une fille". "Vas-y montre que t'es un homme". "Bats-toi si t'es un homme". Etcetera.

L'homme se bat. Il monte en force. Il arrive au pouvoir. Et là, il faut le garder et démontrer combien il est fort, viril, brutal.

Les femmes regardent cet homme. Elles l'admirent. Lui est dans la lumière. Il a réussi. C'est un homme. Il porte une Rolex...

Les femmes convoitent cet homme. Elles n'ont d'yeux que pour ce genre d'homme. Elles n'ont dieu... Et puis l'homme, parfois, dans sa toute-puissance, se sent attirer par des très jeunes femmes, voir des gamines. La vulnérabilité de ses victimes est totale. Elles portent le silence et la chape de plomb en elles. C'est un peu comme un lion dans la chambre à coucher face à une oie blanche. Si le lion décide et que l'oie blanche refuse, alors c'est le carnage. Les coups pleuvent jusqu'à reddition de la volaille qui alors se laisse faire. Le lion saute sur sa proie et la viole.

La jeune femme, dans un état total de soumission et de dégoût, porte la faute en elle pour le violeur. Elle se croit coupable. Elle se sent sale. Et la société lui rappellera sans cesse cela. Su tu es violée, ma fille, c'est que tu l'as bien cherché. Tu ne te retrouves pas pour rien dans un chalet avec un homme. Si t'es là c'est que tu avais envie d'être proche de cet homme. A toi de reconnaître les fauves et de ne pas t'en approcher. Sinon tant pis. Les fauves occupent tout le terrain. Ils prennent toutes la lumière. Ils sont intouchables. Et tout le monde soutient les fauves parce que la célébrité protège et aveugle le public obsédé par les gens célèbres.

Le lion triomphe. Cela dure 10 ans, 20 ans, 30 ans. Puis un jour, une oie blanche ose dénoncer. Le déni du lion est obscène. Mais il est nécessaire qu'il triomphe sans cesse. Rester un homme à tout prix. Maîtriser la situation, dominer, et triompher, c'est ce qu'il a appris depuis tout petit. Le lion ne se rendra pas même si d'autres oies blanches dénoncent à leur tour. Après tout, le lion réalise des films fantastiques. Après tout, le lion vit avec une femme magnifique et célèbre elle aussi. Après tout, elles mentent peut-être toutes et de toute façon on ne doit pas salir la réputation du réalisateur. C'est tabou parce que lui c'est un dieu pour ses fidèles, ses flatteurs, et son public. Les femmes et les hommes aiment croire en leurs dieux jusqu'aux pires crimes commis par eux ou en leurs noms. On ne touche pas aux icônes sacrées même si eux ont touché et martyrisé de la chair fraîche.

Le vieux lion se dit cependant que la justice commence a devenir trop emmerdante avec lui et que son aura faiblit auprès de ses fidèles. Il lui faut trouver le moyen d'impressionner encore et il tente le coup de trop. Il se saisit de l'affaire Dreyfuss, se prend presque pour Zola pour lancer son "J'accuse". Il devient le réalisateur de sa propre affaire et se sert de la fiction pour dire que le coupable c'est l'autre. Pas lui. L'autre c'est peut-être son fantôme, son inconscient qui lui a dicté sa conduite tout au long de sa vie, être un homme, un dominateur, un fauve viril jusqu'au bout de la queue. Il s'innocente et s'absout de ses propres crimes. S'il faut mettre un traître en prison, il faut remettre en cause le système entier et le jeter en prison. Ce système patriarcal qui met au monde des fauves, des violeurs, des êtres qui ont le devoir de devenir des petits soldats du cynisme, de la toute-puissance, de la domination sur les femmes et sur le monde pour ne pas perdre et surtout pour se faire respecter des femmes qui sinon iront cherché ailleurs un homme qui ne se posera pas de questions, qui saura être viril, dominateur, un peu brutal voir carrément brutal mais qui se comportera en fauve. Ces femmes, par exemple, qui ont voté pour Donald Trump malgré toutes les accusations portées contre lui et même les mots crus lâchés en direct par le personnage et reproduits dans tous les médias du monde.

Le cinéaste dénonce et met en accusation son double pour le libérer lui, le vrai Polanski, de sa réelle culpabilité qu'il ne peut plus supporter. Polanski n'est pas un monstre, c'est Polanski le cinéaste adulé. Polanski est un bon mari, aimant, attentionné. Pas un fauve qui saigne des gazelles sur son territoire de chasse. Polanski est un homme bien. Il ne peut en aucun cas être ou avoir été ce violeur brutal, ce prédateur ayant besoin de festins et de carnages.

Le film sort sur les écrans. Et là, c'est le choc. Une ancienne victime du fauve ne peut plus se taire. Elle comprend que Polanski veut se donner le beau rôle d'un homme qu'on aurait accusé à tort. Valentine Monnier libère alors sa parole après 40 ans de silence. Adèle Haenel vole à son secours. Les femmes se solidarisent. Et c'est le système entier qui explose et pas seulement quelques hommes célèbres de cinéma.

Le J'accuse de Polanski fait le procès de notre système en son entier. Au-delà des hommes, il y a notre façon de conceptualiser le pouvoir, les hiérarchies, la façon de nous comporter les uns envers les autres.

C'est aussi cela qu'il faut reconnaître dans le génie du Vampire Polanski même s'il mériterait bel et bien quelques années de prison. Car la responsabilité individuelle demeure. Personne ne lui a demandé de devenir star de cinéma. C'est son génie et son public qui l'ont créé star. Mais l'homme avait toujours la possibilité de renoncer au star système et de rester un génie marginal décidé à renoncer au Mal en dénonçant son propre malaise de devoir être sans cesse un homme, un fauve, un cannibale, au sein de cette société prédatrice dans le but avéré de rester au sommet de l'affiche.

Sois un homme, mon fils.

 

 

 

   

 

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