17/11/2019

S'auto-blanchir, le propre des puissants

Les hommes et les femmes de pouvoir n'aiment pas la saleté.

Partout, ils la traquent, la chasse de leur vision, engage des armées de femmes de ménage pour chasser le grain de poussière.

Pour leurs plastiques personnelles, ils ont recours à une panoplie d'artifices et de soins cosmétiques, de chirurgie plastique, et de transformation de la réalité naturelle du vieillissement en réalité virtuelle de leurs corps qui cache le poids des ans, des excès en tous genres, et les ravages inexorables du temps.

Roman Polanski n'échappe pas à ce processus de blanchissage permanent et il recourt à toutes sortes de stratagèmes et d'effets cinématographiques pour s'ériger en victime de l'antisémitisme, ce qu'il a d'ailleurs été lors de de son enfance, mais aussi du féminisme actuelle, ce qu'il n'est pas assurément. Enfant, il était la vraie victime. Adulte, il a été le vrai bourreau de certaines très jeunes filles au nombre de cinq au minimum si l'on en croit celles qui se sont déclarées victimes du prédateur. Et il tente pourtant, et par tous les moyens, de rester une victime afin de garder son aura de maître du cinéma et des canons esthétiques de notre époque...

Désespérément, le cinéaste cherche à se refaire une beauté, un lifting en profondeur pour oublier ces années de laideur. Mais ce qui est laid et honteux reste laid et honteux pour la vie. Mais ce qui est criminel et odieux reste criminel et odieux pour la vie. On ne peut pas laver sa faute même si nous sommes condamnés un jour ou l'autre par la justice des hommes et passons des années en prison. On peut juste demander pardon à sa ou ses victimes en espérant qu'elle(s) nous pardonne(nt). On ne peut pas prendre la fuite devant nos actes même si on a le génie de Polanski. On peut juste prendre acte de nos fautes et chercher à les réparer durant les années qui suivent la culpabilité d'un acte répréhensible.

Roman Polanski est un faussaire de vérité. D'abord de la sienne. Sous le cliquetis des armes brisées jetées à terre devant l'officier Dreyfus condamné et banni de l'armée, scène d'introduction de "L'affaire Dreyfus" il s'imagine pour lui-même être victime d'une machination montée par des femmes qui l'accusent et d'une presse mondiale qui le condamne en acceptant de faire paraître les récits horrifiants vécus par ces mêmes femmes en présence intime du cinéaste.

Comment parvient-il à créer, à travers un film, une telle distorsion de vérité, un blanchiment tel qu'un narcotrafiquant de génie n'arriverait pas à sa cheville? Un mafieux reste un mafieux même s'il use de toutes les ficelles économiques pour blanchir son fric. Mais un violeur récidiviste ne reste apparemment pas un violeur quand on a le génie de Polanski, génie passé maître dans l'art majeur de l'esquive et du détournement de mineurs sans y avoir l'air. Le cinéaste maîtrise tous les codes et il réussit même à faire tomber dans le panneau Nadine Trintignant. Un comble qui vient confirmer son talent et sa capacité à manipuler les foules!

Et puis, même si son film est excellent grâce à des actrices et acteurs excellents, il n'est pas le reflet de toute la vérité. En réalité, il n'aime pas trop le personnage réel du capitaine Dreyfus. Il lui préfère la figure emblématique du lieutenant-colonel Picquart en se permettant de traiter par-dessus la jambe la vérité historique afin que son scénario colle à la réalité d'un Picquart lanceur d'alerte et vrai héros de son film. Hors Picquart n'est pas aussi blanc que ça dans la vraie vie et dans sa défense de Dreyfuss lire ici https://www.liberation.fr/debats/2019/11/14/j-accuse-en-t...  

Celui qui fait vraiment exploser l'affaire, c'est bel et bien l'écrivain Emile Zola qui n'a certainement jamais rencontré Picquart dans la réalité et qui n'a jamais suggéré à Zola d'écrire son "J'accuse" dans l'Aurore. S'il faut y voir un lanceur d'alerte de l'époque alors c'est bien Zola qui tient ce rôle patriotique et héroïque, un Zola qui est le vrai lanceur d'alerte.

Au final, notre marchand de coke cinématographique, aurait très bien pu réussir son ultime deal et nous jeter une dernière salve de poudre aux yeux. Mais c'était sans compter sur sa cinquième victime déclarée qui a fait son coming-out il y a deux semaines à cause du choc psychologique que le "J'accuse" de Polanski a provoqué sur elle. Valentine Monnier l'ancienne actrice et photographe aujourd'hui, 18 ans à l'époque de l'agression et du viol dans le fameux chalet de Gstaad du cinéaste, chalet où il a été condamné à résidence stricte par la justice helvétique durant la demande d'extradition vers les Etats-Unis, extradition finalement refusée par la justice suisse pour des motifs hautement politiques. 

Valentine Monnier, quelle étrange coïncidence. Elle porte le même patronyme que Pauline Monnier, l'amante de Marie Georges Picquart, le personnage de l'Académie militaire qui n'aime pas les Juifs et pourtant plus aimé par Polanski dans son film que cet Alfred Dreyfus, ce personnage effacé, droit, patriote, courageux mais sans réel envergure ni ambition. Ce Dreyfus, ce personne pâlot qui ne brille pas aux yeux du monde, qui vivra enfermer sur l'Île du Diable avec des bestioles de compagnie pas très sympa et dangereuses, loin de sa famille, tenu aux secrets, même avec ses gardiens qui auront l'interdiction de lui parler...  Alors que ce Monsieur Picquart, ça c'est un personnage qui a de l'envergure pour Roman  Polanski (pique art, c'est tout dire). Ce Picquart qui finira Général puis Ministre sous Clémenceau alors que Dreyfus perdra définitivement ses droits aux galons bien que réhabilité. Picquart mis en lumière par la France et Polanski. Dreyfus réhabilité par la force des choses mais maintenu dans son statut de Juif et victime de cet antisémitisme effrayant.

Non Monsieur Polanski. Vous n'êtes pas encore victime de l'antisémitisme. Il y a longtemps que l'élite du cinéma français et que le public, votre public, vous adore en tant que cinéaste. Vous êtes désormais aussi le bourreau de femmes qui portent aujourd'hui encore dans leur chair les plaies psychologiques de vos agressions. Il serait temps pour vous de dire toute votre vérité rien que votre vérité intime, vos souffrances mais aussi vos agressions sur des jeunes filles mineures ou des femmes adultes.

La vérité ne replongera plus jamais au fond du puits. Vous pouvez obtenir une ultime chance de vous réhabiliter aux yeux de vos victimes et de votre public en demandant un pardon sincère à ces femmes dont vous avez abusé de leurs corps et volé une partie de leur innocence.

Nos réalités ne sont pas aussi belles qu'un film au cinéma réalisé par des metteurs en scène, des comédiens et des comédiennes. Nos réalités ne sont pas aussi glamour que l'on voudrait. Elles sont parfois entachées de faits et d'actes répréhensibles dont nous avons honte et dont nous aimerions nous débarrasser. Nous les artistes, on ne peut pas blanchir notre passé, On ne peut que l'assumer et le porter à la connaissance de notre public afin de ne pas tromper notre public sur des apparences trompeuses. C'est ainsi qu'une parole véridique peut surgir d'une oeuvre d'art. Un faussaire, même génial comme vous, ne peut pas marquer de son empreinte historique notre époque s'il se défausse sans cesse de ses responsabilités, de ses actes majeurs dans l'horreur qui lui font porter une culpabilité secrète qu'il nie à travers des actes cinématographiques manqués tous marqués par une volonté d'auto-blanchiment de sa propre personnalité.

A vous, Monsieur Polanski, de lâcher le pouvoir et de retrouver enfin l'enfant qui pleure.

 

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