30/03/2020

Sur le pont de l' "Hôtel California"

 

 

J'avais rencontré des rescapés,

des survivants du naufrage humanitaire.

 

Nous les avions abandonné

en pleine mer.

D'autres navires leurs faisaient la chasse.

D'autres humains ne les voulaient pas

sur la terre de nos grands-pères.

Ils avaient fui la guerre.

Ils avaient fui la famine.

Ils avaient tout abandonné,

quitté leurs pères et leurs mères,

leurs soeurs et leurs frères.

Ils avaient échoué

quelque part dans la botte d'Italie

après avoir subi les pires infamies.

Elles avaient été violées

quelque part par les adeptes

de l'inhumanité et de la bestialité.

 

Et nous ne voulions pas d'eux

chez nous.

Et nous ne voulions pas d'elles

chez nous.

Ils naviguaient en bagnards

sur la grande mare des connards.

Ils s'appelaient les parias,

les parias d'abord.

 

Nous leurs avions préparé

un square pour les sauver

des chacals et des squales.

Nous leurs avions donné

à manger et à boire,

offert des rires et des jeux,

des conseils et des regards,

de la tendresse et des larmes.

Nous leurs avions promis:

Welcome to Europa.

Welcome to our countries.

 

Nous étions aussi devenus

des parias, des sans-terres,

des exilés de nos propres pays.

Des sans-frontières bannis

de nos amis, de nos familles.

Nous étions haïs et refoulés,

jetés en tôle dans certains cas

pour assistance à personnes en danger.

 

Nous étions heureux

de nous entre-aider

contre cette fermeture des coeurs.

Eux nous apportaient leur lumière du sud,

leur douleur, leur joie, leur authenticité,

et leur bonheur de nous avoir rencontré.

Nous, nous leurs apportions réconfort,

sécurité, force et espoir,

cette pause humanitaire bienvenue

dans leur parcours du combattant

sur leur chemin inconnu et fragile.

 

Et aujourd'hui l'Histoire nous renverse

dans cette vague géante

de la pandémie.

Ce sont des géants des mers

avec leur luxe et leur volupté

qui naviguent comme des parias

que personne ne veut plus au port.

Et maintenant,

nous assistons à cette infamie,

nos voisins, nos amis

qui sont refoulés de partout

avec la maladie à bord.

Et maintenant,

on commence à comprendre

ce que cela veut dire

d'abandonner des gens

en pleine mer et en détresse.

Et maintenant,

on commence à comprendre

ce que signifie le mot solidarité

entre nous tous.

 

Je voulais juste

que vous vous souveniez

du combat que nous avions mené

bien avant que Covid-19 nous agresse,

nous montre finalement le chemin à suivre

par nous tous et nous toutes

sur cette Terre.

 

Je voulais faire ce nouvel hommage

à mes soeurs et mes frères

uni-e-s dans un square improvisé

dormant à même le sol

vivant pour la danse,

vivant en soeurs et en frères.

frappant sur des casseroles

à la frontière et non aux balcons

pour les vendeuses, les infirmières,

les ambulanciers, les médecins,

afin que l'Europe ouvre son coeur

à ces nouveaux arrivants

venant d'ailleurs,

revenus de la mort,

rescapés des guerres,

rescapés des famines,

encore presque enfants,

encore presque humains,

encore presque comme nous

mais différents

parce qu'ils étaient devenus

les pestiférés de la Terre.

 

C'était en juillet 2015, je crois.

Au bord de la Méditerranée.

C'était pas des amis choisis.

C'était pas des anges non plus.

C'était des copains,

des humains d'abord.

Il y a 5 ans, déjà.

 

La peste nous touche toutes et tous.

Nous sommes toutes et tous

à deux mètres l'un de l'autre

depuis deux semaines déjà.

Mais c'est notre humanité

et notre solidarité

qui pourra sauver le monde.

Ni la haine ni le fascisme,

ni le rejet ni l'égoïsme,

ne feront de nous

des sauveteurs, des bienfaitrices

de notre Humanité.

 

2016-07-19 10.56.13.png

Paris, station métro Jean Jaurès,

des enfants réfugiés vivants sous les arcades du métro parisien.

Eté 2016.

Les commentaires sont fermés.