24/04/2020

Des enfants et des petits-enfants tu n'embrasseras plus

Il y a trois semaines, ma fille cadette a mis au monde un petit Léo que je n'ai toujours pas pu visiter.

J'ai l'habitude, depuis de très nombreuses années, d'être séparé de mes enfants qui vivent tous et toutes assez loin de chez moi. Je suis huit fois grand-papa de 5 petits garçons et 3 petites filles.

Ce printemps, une de mes filles devait se lancer dans le projet Athéna, c'est-à-dire tenter la possibilité d'avoir enfin une fille après trois garçons magnifiques. Nous avions tout organisé en famille non sans mal. Il fallait prendre soin des trois garçons pendant qu'elle et son compagnon s'envolait vers l'île qui leur offrait ce service scientifique interdit dans nos contrées. L'Europe est parfois bien bizarre...

Tout est tombé à l'eau. Mais je n'ai pas encore pu réconforter ma fille parce que je suis frappé par la double peine. Elle habite en France voisine et les grands-parents ne sont pas sensés être en contact direct avec les petits-enfants. Avec elle, qui travaille pourtant dans les soins infirmiers, je sais bien qu'elle m'aurait accueilli les bras ouverts pour que je puisse m'occuper de mes petits-enfants durant mon temps de liberté actuelle. Son mari travaille aussi dans les soins hospitaliers et c'est la galère pour tous les deux. Pas d'écoles ouvertes et des nounous qui n'ont pas toujours la force d'accueillir les enfants des autres par temps de coronavirus.

En juillet, je devais partir en vacances chez ma fille aînée du côté de Brest. Il semble que tout va là aussi tomber à l'eau, d'une part parce que les frontières seront fermées et d'autres part parce que mon restaurant devrait pouvoir ouvrir dans le courant juin si les directives fédérales le permettent. Je n'imagine pas mon patron refermé son établissement pour nos vacances annuelles du mois de juillet. Et d'ailleurs, je ne suis pas sûr qu'il ouvrira avant septembre voir jamais. Lui et le corona, ça fait vraiment deux. Il a subi un AVC il y a quelques années et désormais il a une trouille bleue de ce virus. Ce qui est bien compréhensible. Comme il a une situation financière aisée, rien ne l'oblige à garder son établissement pour survivre. Profiter des années futures sans devoir se frotter au contact d'une clientèle quotidienne semblerait une option légitime et logique par les temps qui courent. Donc, si tout va encore plus mal dans la logique coronavirus, je serai au chômage ordinaire d'ici quelques mois sans pour autant mettre à profit cette période de chômage pour visiter mes enfants et petits-enfants.

De quoi rester seul encore longtemps, sans aucune perspective futuriste (bonjour le nombre de cuisiniers au chômage ordinaire d'ici quelques mois) et sans soutien de personne dans la vie quotidienne ni joie familiale partagée.

J'ai aussi mon papa du côté de Genève. Ces années d'espérance de vie sont comptées. On devait lui offrir un tour en avion de tourisme sur les Alpes pour ces 90 ans. C'est aussi tombé à l'eau parce que sa santé s'est révélée être trop fragile cet hiver qu'il a passé partiellement à l'hôpital et que maintenant le corona nous interdit toute activité avec lui et sa compagne.

Je n'aimerais pas peindre le diable sur la muraille mais la situation est diablement compliquée et déprimante pour tous les seniors.

J'ai comme un désir d'évasion. J'ai comme l'envie d'aller rendre visite à mes enfants malgré l'interdit que nous frappe, nous les vieux. Je me sens horriblement coupable vis-à-vis de la société si je le fais mais tellement soulagé si finalement je cède à mon droit élémentaire de grand-papa.

Finalement, le coronavirus nous a placé dans une situation d'inhumanité extrême. Les malades meurent sans leur entourage familial, les vivants survivent sans leur entourage familial. Au final, c'est comme si l'agonie commençait bien avant les derniers jours de vie.

A la maison, assigné à résidence, sans mon amour, sans mes enfants, sans mes petits-enfants, sans mon père, sans personne, comme un grand criminel qui ne verra plus jamais sa famille avant sa mort. Même les salopards de nazis qui ont survécu à la deuxième guerre mondiale n'ont pas eu à subir une telle cruauté avant leur propre mort. Et pourtant, eux l'auraient largement mérité.

Covid-19, je t'en supplie, pars et ne reviens plus jamais parmi nous.

 

 

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