04/05/2020

Comptine d'un autre été

 

 

C'était l'été de la dernière chance.

Nous avions perdu tant de temps

à vouloir devenir trop riches.

Nous avions perdu nos familles

à trop vouloir travailler pour consommer.

 

C'était l'été de notre dernière chance.

Tu étais nue sur la plage désertée.

Nous avions perdu tant de temps

à nous manquer ces dernières années.

Nous avions rêvé

de la possibilité d'une île,

nous mettre ensemble

et nous aimer pour toujours.

 

S'il fallait se déconfiner

pour encore pouvoir consommer

de fausses illusions,

des apparences, des mensonges.

S'il fallait retourner

à nos places de travail

pour satisfaire le pouvoir des patrons,

rester esclaves de notre condition,

polluer davantage

avec la satisfaction du criminel,

s'envoler presque gratuitement

pour des destinations de rêve

en assassinant délibérément

nos conditions d'existence.

 

S'il fallait se déconfiner

pour déconner davantage,

renoncer à nos promesses,

écouter leur discours du passé

sommés de rejoindre

nos places de travail

par cette finance

fonçant dans le mur de l'anéantissement.

 

C'était l'été de notre dernière chance.

Tu étais nue sur la plage désertée.

Nous avions perdu tant de temps

à nous manquer ces dernières années.

Nous avions rêvé

de la possibilité d'une île,

 nous mettre ensemble

et nous aimer pour toujours.

 

S'il fallait se déconfiner

et remettre le couvert comme avant,

mais avec en plus

l'hôpital

qui se fout de la charité

au restaurant,

les tables à désinfecter

derrière le passage des gens,

les masques à porter

pour protéger les clients,

les distances à respecter

pour obéir au règlement,

la dépression du patron

ne gagnant plus ses cinquante milles francs,

toutes les fins de mois

à gémir sur son bénéfice révolu,

sa misère et ses pleurs

pour réussir à payer nos salaires.

 

C'était l'été de la dernière chance.

Nous avions perdu tant de temps

à vouloir devenir trop riches.

Nous avions perdu nos familles

à trop vouloir travailler

et gagner cette thune

qui ne faisait pas notre bonheur.

 

C'était l'été de la dernière chance.

A la télé, ils ne parlaient

que de leur destination de rêve

frustrés d'un printemps confiné.

Ils voulaient toujours la dolce vita

comme avant la calamité,

comme avant l'avertissement mondial,

comme avant

quand rien ne les faisait jamais réfléchir

à d'autres perspectives de société,

plus d'équité, moins d' injustice,

plus d'humanité, moins d'indifférence.

Ils voulaient conserver leurs privilèges,

leurs droits aux plaisirs sans contrainte,

leurs possibilités de royaume

à prix bradés pour cet été

sans jamais penser à celles et ceux

qui les servaient à table

qui seraient encore plus mal payés

que dans les habitudes d'avant;

que cette dorade royale

leur avait été dorée

par un cuisinier masqué

devant se battre tous les mois

pour conserver

un salaire déjà peu enviable

et un horaire de travail

coupé en deux détestable,

du matin et du soir,

de la semaine et du week-end,

des heures à bien plaire

pour sauver de la faillite

le business de son gentil patron.

 

C'était l'été de notre dernière chance.

Tu étais nue sur la plage désertée.

Nous avions perdu tant de temps

à nous manquer ces dernières années.

Nous avions rêvé

de la possibilité d'une île,

nous mettre ensemble

et nous aimer pour toujours.

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