12/05/2020

Samedi soir sur une plage à Neuchâtel

 

La Suisse s'est quasi arrêtée de vivre au rythme de son pouls physique durant huit longues semaines.

Confinée dans ses murs, interdite de circulation et de fréquentation, la population a du s'y résoudre et se limiter aux réseaux virtuels de communication.

Les familles se sont retrouvées à travers des écrans, les mourants ont du dire adieu à leurs proches par téléphone, les amants se sont faits l'amour à travers des jeux dangereux et sans contact où n'importe quel pirate pouvait stocker les données voir les diffuser plus loin y compris un amant éconduit par sa belle se vengeant de la plus basse des façons en diffusant leurs ébats sur une chaîne porno.

Pas le droit de s'aimer dans la vraie vie sous peine de contaminer le pays, certaines âmes célibataires ont erré à la recherche de leur temps sentimentale à travers des pis-aller technologiques.

Pendant ce terrible temps mort, d'autres contraintes sont apparues dans le monde réel. Port du masque, désinfection des mains, distanciation sociale, regroupement interdit à partir de 5 personnes, argent plastique quasi imposé, lieux de promenade fermés, et pour beaucoup perte de leur travail temporaire ou condamnés au télé-travail à domicile.

Le monde physique a disparu. Il est devenu un danger, une sorte d'ennemi au genre humain. On combattait un virus mais en voulant s'en débarrasser nous nous sommes débarrassés de nos corps, du corps physique des autres devenu source potentielle de contamination.

Nous entamons cette semaine un réapprentissage du corps de l'autre. Nous allons frôler des gens dans la rue et au travail. Même fugaces, nous ne pourrons éviter ces petits instants de proximité avec le corps physique d'un ou d'une autre. Pour certains, c'est carrément devenu l'enfer de se rapprocher de trop près d'inconnu-e-s et même de figures très familières. Pour d'autres, c'est plutôt le fait de devoir respecter encore ses règles, faisant de nous tous des pestiférés obéissants, qui ne sont plus tenables et acceptables.

Trois cents jeunes se sont regroupés et se sont soulés sur une plage à Neuchâtel avec ce message subliminal aux autorités: "Nous voulons vivre! Nous ne voulons plus être confinés dans un monde virtuel aseptisé où nos droits élémentaires de liberté physique sont bafoués". Ces personnes se sont très mal comportées vis-à-vis de la société et de leur propre famille qu'elles ont mis en danger. Mais comment jeter la pierre à des jeunes qui n'ont fait que de respecter le cycle naturel de la vraie vie, celui qui bat dans nos corps physiques, dans nos veines, dans notre sang et notre coeur ? Mais comment les punir d'une bonne claque civique alors qu'ils ont pris cette liberté que nous voudrions tous reprendre? Nous nageons en pleine contradiction. Nous ne voulons plus voir ça: notre propre raison d'exister. Nous pensons pire que ça encore. Nous ne voulons plus jamais ça aussi longtemps que cet organisme microscopique et invisible, Covid-19, ne disparaîtra de notre réalité quotidienne.

Et si le virus ne partait pas? Et s'il restait 10 ans, 20 ans, 30 ans, 40 ans, parmi nous comme le sida?

L'être humain a inventé le préservatif pour s'éviter le soucis d'être infecté lors de rapports sexuels extra-conjugaux. Il a même inventé le test pour celles et ceux qui ne supportent pas ce petit bout de latex et qui désirent avoir des rapports en totale liberté.

Mais comment faire face à Covid-19 pour revivre normalement lui qui peut révéler ses symptômes qu'une semaine plus tard, lui qui est parfois asymptomatique et vivant sur son hôte comme un fantôme prêt à contaminer une nouvelle proie?

Les sites de rencontre vont reprendre de plus belle. Les relations fugaces au bureau et dans les lieux publiques vont devenir un must pour jouer à jeux interdits. C'est tellement humain que de vouloir revivre des expériences sexuelles et sentimentales physiques surtout en pleine séparation imposée des corps. Tous les interdits du monde ne peuvent empêcher cela. Et c'est pourtant durant ces moments-là d'intimité très rapprochée que la contamination se fera le mieux et que Covid-19 repartira secrètement à la conquête du monde.

Une chose est certaine. Nous ne pouvons pas nous passer du monde physique et de notre rapport réel avec nos congénères. Nous ne pouvons pas durablement nous imaginer dans une zone désertique où seuls des outils technologiques nous relient aux autres. Nous ne pouvons tout simplement pas vivre que dans l'optique de travailler et de dormir, notre corps ne devenant plus qu'un outil de production au service du capitalisme réussissant à nous asservir comme jamais auparavant.

Nous sommes des êtres de chair et de sang qui avons besoin de nous manifester en temps que personne réelle, amoureuse, révoltée, vivante.

Si tout cela nous est enlevé sur le long terme, il y aura de plus en plus de contestation, des lieux clandestins où les gens feront la fête en secret pour oublier la dévastation du monde, le flicage des populations, la haine entre les gens, la pauvreté multipliée par dix dans la rue, les riches de plus en plus riches et implacables avec leurs lois néolibérales, la culture et le sport anéantis et plus aucune réalité avec leur public, ne parvenant plus à transmettre les émotions physiques essentielles et à prouver pleinement leur nécessité dans nos vies parce qu'alors nous agirons comme des robots dont les médias auront réussi à répliquer un discours et un programme de répression et de peur, de haine absolue contre les parias, celles et ceux qui osent prendre leur liberté en s'amusant dans des clubs clandestins, des forêts et des plages secrètes, nos soeurs et nos frères "égoïstes" profitant de la vie alors que nous nous seront imposés à tout jamais des règles horribles nous interdisant de vivre pour de vrai avec le genre humain.

Samedi soir à Neuchâtel, ces jeunes personnes auraient mérité une bonne claque et une nuit de dégrisement en cellule en anéantissant par leur comportement lamentable les deux mois d'efforts auxquels nous nous sommes astreints tous ensemble. Pourtant, il ne faut jamais oublier. Ils nous ont confirmé que le monde physique ne peut pas nous être volé ni par des instances politiques ou scientifiques ni par des gouvernements voulant faire de nous de pures mécaniques de production au service de leur pouvoir.

Samedi soir à Neuchâtel, nous tous et nous toutes, les bons élèves, n'y étions pas. Mais il est sûr que quelque chose au fond de nous disait que nous aurions voulu y être sur cette plage à nous amuser de tout notre soul avant de mourir stupidement un jour ou l'autre d'un accident ou d'une maladie. Et que même contre une claque civique ou une nuit de dégrisement au poste de police, nous aurions été heureux d'oser nous éclater et de nous sentir tout simplement vivre en liberté comme eux, ces abrutis de jeunes égoïstes qui ne veulent plus être assignés à des ordres et des contraintes civiles.

Le monde physique va nous rattraper très vite. Mais avant il faut nous débarrasser de cette menace mondiale qu'est Covid-19. Et nous ne le pourrons que si nous restons disciplinés et attentif aux règles de sécurité.

Les jeunes, vous devez savoir patienter encore quelques semaines pour qu'ensemble nous puissions à nouveau nous éclater tous et toutes ensemble. Ne gâchez pas tous nos efforts. Ce serait vraiment trop con.

 

 

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