21/06/2020

Faire mûrir ou laisser pourrir la conscience collective

« Un bonheur que rien n'a entamé succombe à la moindre atteinte ; mais quand on doit se battre contre les difficultés incessantes, on s'aguerrit dans l'épreuve, on résiste à n'importe quels maux, et même si l'on trébuche, on lutte encore à genoux. » .

Sénèque

Si je commence ce billet par une célèbre citation de Sénèque, c'est pour deux raisons. La première, c'est pour l'hommage involontaire et à distance rendu par cette citation à toutes celles et tous ceux qui luttent pour un autre monde, une égalité réelle entre les gens de couleurs différentes, de statut social différent, de genre différent, en posant désormais un genou à terre lors des manifestations anti-racistes.

La deuxième, c'est parce que Sénèque, lui-même accusé un temps par certains d'avoir accumulé une fortune mal acquise afin de mieux le déboulonner de son influence positive auprès du terrible Néron, a développé une philosophie de la vertu et du bien pour protéger l'empire du mal qui le rongeait. Il a lui même tenté, en vain, de corriger les égarements et la folie de Néron avant d'être condamné à se suicider par le même Néron.

La mort de l'écrivain a augmenté la criminalité furieuse de Néron et de son empire. Face au mal qui se développe comme une peste, seule une conscience collective peut sauver une nation de la chute et de l'anéantissement. 

Aujourd'hui, il ne sert à rien de vouloir déboulonner à tout prix le passé et les personnages illustres qui auraient commis grand mal tandis que le mal actuel court et se répand plus vite que son ombre grâce à des fortunes mal acquises qui continuent de grandir et de dominer l'économie du monde en influençant toute les politiques des nations. Le néolibéralisme ne fait qu'agrandir les inégalités, les discriminations sociales, cette pauvreté galopante qui touche indistinctement des gens de différentes origines qui n'ont rien à voir avec une distinction raciale. La distinction est d'ordre sociologique bien plus que raciale. L'immense majorité des gilets jaunes (dont certains sont racistes en accusant les migrants et les populations d'origine étrangères d'être coupables de tous leurs maux) sont de couleur blanche et de souche bien française d'origine et ils se retrouvent dans le même camp de pauvreté que les migrants et populations étrangères d'origine employés aux besognes laborieuses pour des salaires misérables. Rien à voir avec la couleur de la peau.

S'il faut réfléchir sur le passé pour préparer le terrain de notre avenir commun, déboulonner après mûrissement un symbole de l'esclavagisme pour offrir une place à un symbole d'égalité et de liberté pour notre temps, en revanche, déboulonner à tout-va simplement parce que Monsieur X ou Monsieur Y était un très riche bourgeois BCBG de l'Helvétie ou de la France qui s'adonnait alors au plaisir de la traite négrière pour arrondir ses fins de mois est contreproductif voir très dangereux. Vouloir rendre à une certaine pureté idéologique une communauté, rendre "propre en ordre" la place, c'est préparer les goulags et génocides de demain et envoyer à la déportation toute personne qui dévie du Bien ordonné par les nouveaux maîtres du monde. Nous savons très bien où le communisme, version Lénine ou pire encore Staline, a emmené la Russie des ex-tsars.

Une conscience collective qui mûrit c'est une conscience qui se donne du souffle, de l'oxygène en invitant tous les espaces de la pensée plurielle à s'exprimer et à dialoguer. Tandis qu'une conscience collective en plein pourrissement est cette façon détestable et arbitraire d'exclure l'autre, les autres, ceux et celles qui n'auraient plus voix au chapitre et aux débats d'idées, de créer ainsi des rapports de force haineux entre clans et communautarisme qui conduisent à la destruction et au mal de la société plutôt que de participer à la reconstruction du bien et des liens entre nous nous.

Gardons-nous de la peste idéologique et ne rasons pas systématiquement la mémoire du passé qui nous dérange.

Le vieux Néron et sa lyre n'est pas un homme recommandable et exemplaire pour notre temps mais il participe de notre Histoire à toute et à tous. Montrer ses bustes en public, en plein air ou au musée, connaître sa vie, son oeuvre monumental et ses crimes abominables, et découvrir qu'il préférait être un chanteur lyrique à un dictateur nous montre que derrière la tyrannie se cachait un homme d'une grande sensibilité qui s'est perdu dans un rôle de tyran sanguinaire. Sénèque a tenté de le sauver de sa folie meurtrière. Le malheureux en a payé le prix par son suicide imposé.

Mais Néron n'est pas devenu le héros de notre temps malgré toutes les statues élevées à sa gloire. Il est devenu un personnage historique dont nous pouvons admirer le travail des sculpteurs qui se sont occupés de son corps et de son visage pour le graver dans la pierre... C'est l'héritage du passé. Et c'est précieux à notre temps.

 

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