01/08/2020

Être ou ne pas être Suisse au temps des pestes

Comment fêter notre 1er août national au temps d'apocalypse que nous ressentons dans notre chair et même dans nos os?

On pourrait faire comme si de rien n'était. Que tout va dans le meilleur des mondes possibles et que la catastrophe fait de toute façon partie inhérente à nos vies comme Friedrich Dürrenmatt a su très bien nous le montrer à travers toute son oeuvre.

On pourrait... Mais ce serait se fourrer la tête dans le sable et ignorer le temps ignoble que nous vivons.

Car oui. Notre temps est ignoble et indécent. Plus encore, il est facteur de criminalité et de haine, de désamour et d'exclusion, de compétition abusive et de rejet des autres.

Il nous faudrait un vaccin contre tous ces miasmes de peste brune qui parcourent nos sociétés. Il nous faudrait cette dose d'amour et d'optimisme injectée par nos grands artistes dans nos existences étriquées qui souvent ne regardent pas plus loin que le bout du nez et du porte-monnaie et que notre société passe son temps à zapper lamentablement une fois l'expo du "siècle" passée.

Il ne suffit pas d'aller admirer Anker ou Erni chez Gianadda comme on va dans un endroit mondain pour se faire voir et ensuite repartir, peut-être, avec un gobelet ou une assiette souvenir ou un tableau pour les plus riches et les plus passionnés d'entre nous. Il faudrait réellement s'imprégner tout au long de nos existences de ces grands maîtres inspirés qui ont su proposer la sérénité et la paix, l'amour, la majesté, la beauté, la lumière de notre pays alpestre. Il nous faudrait réapprendre ce que la simplicité apporte à nos vies, l'extase devant un paysage, le jeu avec des bouts de bois, les chants et les guitares autour d'un feu de bois sans promotion, sans foule immense, sans projecteur, sans matraquage publicitaire et des vedettes artistes payées à des hauteurs stratosphériques pour une prestation, pas toujours d'excellente facture, d'à peine une heure.

L'art est partout et nulle part. Il se cache parfois dans les détails d'une vie, les mots d'un poème à sa bien aimée ou à son fils. Savoir rester modeste dans sa personne et monumental dans son oeuvre. C'était, je crois, le projet et le désir du peintre, dessinateur, et graveur Hans Erni. Le détester parce qu'il avait des amitiés communistes à une certaine époque? Le détester parce qu'il s'est enrichi grâce à son succès mondial plus tard alors même que l'argent comptait si peu dans son existence? Le détester enfin pour son ouverture sur le monde, son désir de partage avec les autres peuples, sa simplicité dans le trait et l'expression de son art figuratif plutôt qu'abstrait? Ce serait sans doute montrer de l'irrespect et du mépris face à un homme complet, responsable, resplendissant de beauté, magnifique travailleur comme un Suisse, précis et méticuleux comme un Suisse, honnête et généreux comme un Suisse, simple et sain comme un Suisse.

Mais chacun sait que derrière cette façade reluisante d'un être humain, d'un Helvète ou d'une Helvète ici, citoyennes et citoyens de notre pays, se cache une part sans doute plus sombre et tourmentée de l'homme, de la femme, une part moins généreuse, moins belle qu'il n'y paraît, moins altruiste et partageuse. Hans Erni a sans doute du lutter lui aussi comme nous tous et nous toutes contre cette face sombre qui nous attire vers les abîmes humaines. C'est pourquoi il n'avait qu'une seule et véritable obsession. Remettre sans cesse le travail sur le métier à tisser de son oeuvre. Ce qui a débouché sur une oeuvre monumentale, protéiforme, pléthorique qui n'en finira pas de nous toucher et de nous revisiter durant les années, les décennies, et même siècles à venir.

C'est pourquoi en ce 1er août 2020 d'une année menaçante et angoissante, il nous faut garder cette part de lumière et d'optimisme, miser sur nos possibilités de régénération, de retour aux sources, de fortes capacités à nous remettre en question et à proposer de nouvelles perspectives, une nouvelle géométrie telle que Hans Erni l'a rêvée à travers son oeuvre dédiée à l'humanité et à la planète Terre. Pour cela, nos artistes morts ou vivants sont à notre disposition car la plupart d'entre eux ne se montent pas le pompon et vivent très simplement dans les frontières de notre pays et à la limite de la vie de bohème. Cependant, ils exportent leur art autour d'eux et loin à la ronde pour les plus connus et mis en avant par les médias.

Il y a très longtemps de ça, j'avais écrit quelque chose pour les pages du Nouveau Quotidien en l'occasion du 1er août. C'était, je crois, en 1992. Monsieur Jacques Pilet m'avait demandé s'il pouvait mettre en évidence mon texte dans la page Eclairage du journal.

J'étais naïf et honnête et je lui avais répondu que oui bien sûr mais qu'il devait néanmoins savoir que je venais de tourner comme acteur, avec mon épouse d'alors, le premier film porno amateur helvétique tournée sur la rive lémanique réalisé par un producteur lausannois du parti libéral.

Les portes se refermèrent aussi vites qu'elles s'étaient entre-ouvertes sans autres explications du grand journaliste qu'il était et est resté. Et ma vie est devenue ce qu'elle est devenue.

En souvenir de ce 1er août 1992, ce petit billet pour le 1er août 2020 pour vous dire à toutes et à tous que fermer les portes à l'innovation et aux pionniers parce qu'ils mènent parfois une vie de bâton de chaises apparente n'est pas forcément la pause et l'attitude adéquate. L'artiste qui se respecte va continuer à explorer les failles de sa vie et à créer aussi longtemps qu'il en aura la vigueur, la force et l'espoir d'être accueilli au sein de sa communauté, de son pays, comme un être humain, un citoyen digne d'intérêt malgré ses errances, ses côtés sombres, parfois sa folie créatrice le menant aux extases maudites et sa folie tout court.

Ci-dessous, un dessin d'Hans Erni offert à une de ses soeurs sur un cahier commandé par la Poste Suisse pour l'inauguration du Musée Hans Erni à Lucerne en 1979.

L'artiste Hans Erni montre à sa soeur qu'il est sans cesse à l'établi et non au musée dans les vanités mondaines d'un show room qui expose son oeuvre... C'était bien Hans Erni, l'homme et l'artiste, tel qu'il était et tel qu'il voulait vivre et mourir sans se préoccuper de savoir si les autres le jugeaient communiste, capitaliste, artiste populaire et non élitiste.

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