08/08/2020

Penser et panser la violence, suicide de Bernard Stiegler

Un homme qui marchait et pensait hors des sentiers battus s'est donné la mort le 6 août.

C'était un philosophe. Mais aussi un ex patron de café et boîte à jazz, ex braqueur de banque, ex taulard, ex directeur adjoint de l'INA, ex animateurs de cercles de pensée, et sans doute bien d'autres choses encore.

Un personnage aux facettes multiples qui luttait contre la crétinisation du monde en souhaitant que notre société passe d'une société de la consommation industrielle et criminelle parce qu'irréfléchie et pourvoyeuse d'immenses désastres à une société de désirs charnels et intellectuels; d'une société pulsionnelle, de l'instinct primitif sexuel et hyper pornographique à une société érotique de festin des sens et des plaisirs partagés suivis d'engagements et d'attachements aux êtres vivants. Une sorte de néo-romantisme combattant le cynisme de l'ultralibéralisme.

Pour dire vrai, je ne connaissais absolument pas Bernard Stiegler avant l'annonce de son décès. Je n'ai pas forcément le temps quotidien ni les contacts nécessaires qui me permettent de faire ce genre d'heureuse rencontre. Sa disparition a donc eu un mérite. Elle a donné lieu une dimension médiatique suffisamment importante pour que mon attention se pose sur ce que cet homme avait pu nous transmettre.

Que retenir de cette mort violente? D'abord que cet homme souffrait d'une grande mélancolie face à toutes les connaissances accumulées et il avait pleinement conscience que notre société était en totale perdition. Il se voulait pourtant optimiste sur la réalisation et la possibilité, un jour ou l'autre, de réussir l'impossible changement: bifurquer et créer un nouveau système local d'intelligence humaine qui touche à la globalité des savoirs grâce à la pensée évolutive, cette chose qui n'existe pas encore mais qui existera un jour, cette pensée sortant d'esprits illuminés par la grâce et le pouvoir d'intervention du divin. Passer de l'instinct de survie basique au désir prioritaire de revivre en harmonie avec notre biosphère en grand danger depuis l'avènement de l'ère industrielle aggravée encore par nos compétences technologiques exponentielles.

En se donnant la mort, Bernard Stiegler à retourner l'arme de la violence contre lui seul. Il ne voulait massacrer personne. Il ne supportait tout simplement plus toute cette souffrance intime et ce désespoir contenus en lui.

Par sa mort, il nous oblige (dans le sens que nous sommes ses obligés d'un point de vue intellectuel) encore davantage à creuser notre propre chemin de vie et de réflexion pour trouver de nouvelles pistes afin de sortir de l'état morbide et comateux de notre monde (l'immonde comme il le nomme) afin d'aller à la rencontre des mondes qui nous habitent et qui habitent les populations de la Terre.

Tout n'est pas entièrement et définitivement perdu. Selon la mythologie, l'Homme, après le Déluge, est capable de repartir et de réécrire une nouvelle page.

A condition que nous sachions trouver l'impossible là où il se trouve et de le rendre possible aux yeux de toutes et de tous. Pour cela, cherchons le divin qui est en nous et donnons encore de la beauté à ce monde capitaliste beaucoup trop laid qui nous entoure et qui nous défigure l'âme comme le portrait.

La violence a fini par rattraper Bernard Stiegler et elle s'est retournée contre lui. L'homme n'était pas un crétin. Pour cela, il ne pouvait pas porter toute cette violence libératrice contre d'autres êtres humains. Il portait beaucoup d'humanités en lui, beaucoup trop pour survivre à sa trop grande souffrance.

Il fallait qu'il parte. Et c'était là son message ultime et son urgence. Nous ne sommes pas immortels. Seuls les crétins du genre se pensent immortels.

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