27/09/2020

Fête des vendanges...au bistrot

Les gens n'en peuvent plus qu'on leur dise qu'ils peuvent aller travailler mais qu'ils ne peuvent plus s'amuser, rire, s'enlacer, s'embrasser; qu'ils doivent porter un masque comme des pestiférés; qu'ils doivent se désinfecter et se laver les mains à tout bout de champ.

Notre patron en a rajouté une couche personnel en nous interdisant, d'une manière absolue et définitive, d'ouvrir la fenêtre dans la cuisine sous le prétexte que les courants d'air, en hiver, ça donne la crève et que qui dit crève dit absence au taf et test Covid et qui dit Covid dit marche et crève avec un blâme. 

J'ai même renoncé à embrasser ma famille, les personnes les plus âgées parmi elle. Trop de monde dans notre bistrot sans masque parce qu'il faut bien manger et boire et faire un peu la fête avec les amis. Et comment fait-on quand on a connu notre premier cas covid officiel chez la clientèle en pleine fête des vendanges qui n'existe plus? Et que c'est un officiel de la ville qui l'a chopé? On prend un sac de confettis officiels et on se le balance sur la tête? On prend une cuite seul dans son coin?

Les gens veulent de la joie, de la bonne humeur. Alors ils sortent quoi qu'il leur en coûte. On refuse jusqu'à 100 personnes les soirs de week-end.  Et ce n'est pas Radio Marseille qui parle. Mais paraît que la branche est à l'agonie et que les patrons pleurent la misère. Notre vieux briscard au service, notre garde chiourme aussi, qui est par ailleurs un vieux forçat du travail, a battu son record de clients en un seul jour à lui tout seul hier. 183 couverts d'une journée! Moins de personnel implique un investissement encore plus grand de ceux qui restent au taf... Et puis t'as les RHT pour te dire que tu fais quand même du chômage partiel et que l'entreprise serait en péril sinon. Et mon patron il a dit qu'il clouera les deux fenêtres de la cuisine si par hasard on se moquait encore de lui et si on voulait respirer un peu d'air frais durant les très longs services du samedi soir. La fièvre sur le front, la transpiration ça se mérite et pas question d'enlever le masque. La loi c'est la loi et il ne faut pas contester les ordres. Et il ne faut surtout pas tomber malade parce qu'un simple refroidissement et le test Covid ça te cloue à la maison minimum deux ou trois jours. Et mon patron, sans cuistot, il doit tout simplement fermer sa boîte ou supprimer les congés des restants.

J'ai l'impression d'être sur une plage à Ibiza par 45 degrés, piscine, shots, et girls friends à gogo. C'est pas qu'une impression. C'est une réalité qui me trotte dans la tête. Alcatraz à Ibiza. Il y a même des confettis qui jonchent le sol devant notre bistrot. Il y a quand même les carrousels à Neuchâtel pour faire comme si. Il y a le salaire qui tombe à la fin du mois. Pour faire normalité et privilégié. Il y a le monde entier qui pleure famine par ailleurs. Il y a la bourse qui flambe et même le dollars qui remonte même si la planche à billets tourne à plein régime chez l'oncle Trump et l'or et l'argent qui retombent comme un soufflé après avoir fait croire que, comme dans l'Antiquité, on pouvait encore compter sur eux pour survivre au cas où l'apocalypse nous tombait dessus.

Notre restaurant est au bord de la faillite humanitaire. On se tient à distance. On se fait réprimander si on ouvre une fenêtre. On n'a pas le droit de choper un mal de gorge ou un rhume. On n'a pas le droit de partir en vacances à l'étranger et même de prendre nos vacances tout court. On n'a juste le droit de faire comme avant mais en pire. Travailler, travailler, travailler, et se dire que c'est une chance, que tout va bien tant qu'on garde notre boulot et que le covid n'a touché qu'une personne ou l'autre de notre clientèle et pas un ou plusieurs membre du personnel.

Et dire qu'à Nouvel-An les gens fêteront avec la danse du coude et du picoulet.

Vous prendrez bien un ch'tit canon de Neuchâtel avec votre soupe aux pois et lard? C'est le corso fleurit aujourd'hui. Mais je crois que seuls les corbeaux du lac y assisteront cette année. Comme derrière un corbillard, ils croasseront à souhait d'un ton espiègle et enchanteur.

 

 

 

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