03/12/2020

Un hiver suisse

Les coffres sont vides. Il n'y a plus d'or en Suisse.

Mais il reste des travailleuses et des travailleurs qui font tourner le grand Capital, des petits patrons qui n'attendent plus de pouvoir rouvrir leurs restaurants, des stations de ski qui veulent faire comme si la neige et le grand air permettaient d'abattre à la fois la morosité ambiante et le virus.

Dans une semaine, il faudra bien reprendre le travail. Mais comme en 14, je ne sais pas si nous, les plus âgé-e-s qui n'avons pas atteint l'âge de la retraite, on ne nous envoie pas à la boucherie pour finir  notre existence sur un lit d'hôpital étendu sur le ventre avec des tubes partout et une famille nulle part.

Il faudra aller au contact de nos clients et clientes ainsi que de nos collègues de travail. Il faudra travailler dans des locaux se remplissant chaque jour de plusieurs dizaines de personnes non masquées cédant leurs places à d'autres dizaines de personnes après avoir mangé rapidement pour laisser place libre. Au suivant! chantait Jacques Brel. Oui. C'est bien ça. Au suivant!

Evidemment. Il faut savoir rester optimiste, s'imaginer qu'on a une constitution robuste depuis le temps qu'on travaille comme des bêtes de somme. Il faut se dire que face au virus, on est comme des résistants anarchistes face au Grand Capital: "NO PASARAN!". Le covid ne passera pas la rampe de nos narines. Nous le terrasserons avant à coups de gel hydroalcoolique, de masques, et de distanciation sociale.

Il y a des jours où j'aurais aimé vivre au temps de Louise Michel et avoir le courage de paraphraser cette fameuse tirade de la passionaria du peuple à Alain Berset:

« Ce que je réclame de vous, c'est le poteau du Covid-19 (de Satory) où, déjà, sont tombés nos frères ; il faut me retrancher de la société. On vous dit de le faire. Eh bien, on a raison. Puisqu'il semble que tout cœur qui bat pour la liberté n'a droit aujourd'hui qu'à un peu de virus (de plomb), j'en réclame ma part, moi! »

J'ai un peu la bizarre impression que pendant que les jeunes s'éclateront sur les pistes, d'autres, plus vieux, dans les hôpitaux de la charité, des vieux médecins, des vieilles infirmières, des vieilles cuisinières, des vieux serveurs, des gens au service d'autrui, risqueront encore et toujours leur peau pour faire tourner l'économie ou sauver des vies avant de passer à leur tour sur un lit d'hôpital.

On dit que ce virus touche tout le monde. Oui. C'est vrai. Economiquement c'est vrai, quoi que. Du point de vue des restrictions, c'est vrai, quoi que. Mais si on y regarde de plus près, ce sont les vieux et les personnes dites à risques qui sont réellement décimés pour de vrai et définitivement par ce virus, les vieux qui se retirent et s'en vont dans un silence de plomb avec des statistiques de plus en plus effrayantes. Des homes pour personnes âgées touchés à 100% par le virus dans le canton de Neuchâtel. Cela fait froid dans le dos des montagnes neuchâteloises mais cela ne fait plus qu'une brève dans le journal du matin. Loin du bal, loin du coeur!

Un vieux, ça doit crever. Certes. Mais quand t'as marché toute ta vie au marche et crève pour tes enfants, les jeunes d'aujourd'hui, à travers une vie de boulot éreintante, tu aimerais bien jouir un tout petit peu des cotisations sociales que tu as versé durant ton existence avant de crever définitivement et tirer ta révérence sans forcément imaginer que c'est sans doute l'intubation et le coma artificiel qui t'attendent à la fin.

Et puis un vieux, une vieille, qui a bien vieilli ça possède une tête bien remplie, en général, et pas qu'une misérable cervelle de plomb très égoïste qui ne pense qu'à la prochaine diffusion du virus en boîte de nuit (je parle pour les quelques jeunes qui n'ont pas trop de cervelle, pas pour les autres qui ont des ailes bien faites pour voler dans la vie et qui s'éclatent avec respect).

Un vieux, une vieille, mine de rien, ça peut encore servir comme dirait un mécanicien qui s'occupe d'une vieille ferraille affichant des millions de kilomètres au compteur.

Enfin voilà. J'avais envie de vous faire part de mes états d'âme avant la reprise après le second confinement et le grand éclatement citoyen de Noël et Nouvel-An.

Toujours là pour vous servir, le cuisinier anarchiste saura encore vous nourrir rapidement et avec amour durant ces fêtes.

Au plaisir de vous retrouver, chères clientes et clients, en attendant la troisième vague et le chômage technique qui nous accordera le 80% de notre salaire pour faire baisser le taux de contamination nationale. Et encore, il faudrait pas que mon patron ferme définitivement sa boîte par lassitude et peur de se choper le virus, lui aussi. Pensez-y quand vous, braves gens qui n'avez pas perdu un seul centime durant la période covid, chausserez vos lattes et irez passer des soirées romantiques en bonne compagnie au coin du feu de votre chalet loué.

 

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