18/12/2020

Le Vin des Valaisans

Le Vin des Chiffonniers

 

Souvent, à la clarté rouge d'un réverbère
Dont le vent bat la flamme et tourmente le verre,
Au coeur d'un vieux faubourg, labyrinthe fangeux
Où l'humanité grouille en ferments orageux,

On voit un chiffonnier qui vient, hochant la tête,
Butant, et se cognant aux murs comme un poète,
Et, sans prendre souci des mouchards, ses sujets,
Épanche tout son coeur en glorieux projets.

Il prête des serments, dicte des lois sublimes,
Terrasse les méchants, relève les victimes,
Et sous le firmament comme un dais suspendu
S'enivre des splendeurs de sa propre vertu.

Oui, ces gens harcelés de chagrins de ménage,
Moulus par le travail et tourmentés par l'âge,
Éreintés et pliant sous un tas de débris,
Vomissement confus de l'énorme Paris,

Reviennent, parfumés d'une odeur de futailles,
Suivis de compagnons, blanchis dans les batailles,
Dont la moustache pend comme les vieux drapeaux.
Les bannières, les fleurs et les arcs triomphaux

Se dressent devant eux, solennelle magie !
Et dans l'étourdissante et lumineuse orgie
Des clairons, du soleil, des cris et du tambour,
Ils apportent la gloire au peuple ivre d'amour !

C'est ainsi qu'à travers l'Humanité frivole
Le vin roule de l'or, éblouissant Pactole ;
Par le gosier de l'homme il chante ses exploits
Et règne par ses dons ainsi que les vrais rois.

Pour noyer la rancoeur et bercer l'indolence
De tous ces vieux maudits qui meurent en silence,
Dieu, touché de remords, avait fait le sommeil ;
L'Homme ajouta le Vin, fils sacré du Soleil !

 

Charles Baudelaire

 

Accumulant dans leur hotte les secrets bien gardés,

Aux portes du soleil, ils rallument leur flamme;

Ils épient le regard des diablesses qui se pâment

Et ne désirent au monde qu'ivresse et volupté.

 

Janvier ne devait être que misère et abstinence

Alors qu'ils ne rêvent qu'éblouissantes jouissances.

Il y en a déjà bien assez de ne boire qu'à sa table

Tandis que troquets croulent de fermetures détestables.

 

Ils lancent leurs piques d'Arvine maugréant leur révolte,

Tout à leur passion pour le vin et dédain pour l'autorité,

Ils cuvent leur cuite avec leur bien-aimée récolte,

N'ont de  gaité que pour vignes d'amour labourées.

 

Le Valaisan, à part le peuple, là-haut sur sa montagne,

Refuse la fausse sagesse de cette triste abstinence.

Il est comme le paria de Saxon condamné au bagne,

Le fouille-monnayeur, le mineur pendu à la potence.

 

Son argent n'a pas d'odeur; mais son grand coeur

Respire le bon pain de la virilité avinée au village

Où viennent, femmes maudites, allumer leur feuillage.

Après avoir tant goûté au vice, de bonheur il meurt.

 

Le Valaisan c'est tout un poème

Qui se met à voyager dans les coeurs.

 

Toute honte bue, fiers d'avoir bravé l'interdit,

Farinet fit honneur au Pays.

 

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