04/02/2021

Toile ou tollé artistique au Palais fédéral?

Le 12 septembre 2023, pour le 125ème anniversaire du Palais du Parlement, dit plus communément Palais fédéral, la Confédération inaugurera une oeuvre magistrale et historique. Elle a créé pour cela un concours ouvert aux artistes pour orner le tympan supérieur du fronton supérieur de la façade nord.

Ainsi donc, et à tout jamais dans le temps, le Palais fédéral changera partiellement de visage en cette journée du 12 septembre 2023. Il s'agit donc de ne point se planter sur le choix de l'oeuvre sélectionnée ( au nombre de 15 pour les projets correspondant aux nombres d'artistes, eux-mêmes sélectionnés, et invités à ce travail prestigieux).

Nul ici est dans mon idée de contester le choix d'artistes contemporains pour créer quelque chose de nouveau et d'historique en pleine crise de pandémie mondiale. Mais comme j'aime aussi participer à ce concours citoyen en toute liberté de jugement et de proposition, je propose le travail d'un graveur décédé, auteur de la médaille pour l'inauguration de la monnaie fédérale en 1907, soit Henri Huguenin, mort de la grippe espagnole en pleine jeunesse et maturité en 1920...il y a donc juste un siècle.

Pourquoi lui et pas un autre? Simplement à cause d'un concours de circonstances qui m'a permis d'acquérir, à un prix presque dérisoire, deux galvanos de médailles magnifiques de ce grand artiste romand et loclois du début du siècle dernier.

Ce travail, peu ou pas répertorié, garde des traces dans le livre "Henri Huguenin, Médailleur" aux Editions de la Baconnière à Neuchâtel sous le sous-titre "Artistes Neuchâtelois", année 1933 que je viens d'acquérir aussi par le plus pur des hasards ordonnés de la Toile et de ses ventes en tous genres.

Pourquoi donc cet artiste et pas un autre? D'abord parce qu'il est justement de l'époque de l'inauguration du bâtiment du Parlement fédéral. Ensuite et surtout, parce qu'il a été un artiste proche du peuple, de ses travailleurs, et que son oeuvre personnelle s'attache particulièrement aux portraits humains avec une très grande intensité et une émotion intime qui nous accrochent immédiatement.

Il n'est pas question ici de faire de l'ombre aux artistes sélectionnés et à l'oeuvre qui sera finalement retenue. Mais dans le cas où aucun travail ne serait finalement retenu pour x ou y raisons (le peuple sera-t-il consulté pour le choix final? Il faut l'espérer tant le bâtiment est emblématique du pays) je me permets de faire une XVIème proposition inofficielle sur la base de mon ressenti durant cette période tragique pour l'Humanité à cause de cette pandémie mondiale.

Henri Huguenin a eu un maître d'apprentissage à Paris. Hubert Ponscarmé, fameux médailleur qui commença sa carrière quasi enfant par la découverte dans un champ labouré d'une monnaie de l'empereur Caracalla. Ce même Ponscarmé détestait le faste et les mondanités. Il était plutôt du genre à les fuir...comme Henri Huguenin d'ailleurs.

Ponscarmé avait inscrit ceci quelque part au fronton de son atelier qui dit beaucoup de sa personnalité:

"Ce n'est pas ici le chemin qui mène à Rome". 

Huguenin possédait la même sensibilité que son maître. Paris, sa vie turbulente, et ses vanités ne l'attiraient point. Il aimait bien mieux les sapins du Locle, les odeurs de l'usine et l'effort du travail bien fait. C'est pourquoi il y est revenu pour y vivre durant toute son existence. Cependant, Henri avait fait un séjour providentiel à la mer  grâce à ses parents et durant ses débuts dans la vie d'adulte.

"(...) j'ai donc rôdé entre le Havre, Trouville, et Caen et tu peux penser avec quelle joie et quel enthousiasme (lettre à son grand ami André Jacques).

Et il y ramena de précieuses visions pour son futur travail à l'atelier paternel.

Il ajoute:

"...La mer avec toute sa poésie, son immensité effrayante et douce, son murmure monotone, ne vous emporte pas dans les régions aussi élevées, aussi pures que l'air des hauts sommets. La mer rendrait l'âme plus poétique, plus douce; l'alpe la rend en même temps plus virile, plus forte; c'est pour cela que je préfère encore celle-ci. Peut-être le marinier, le pêcheur éprouve-t-il le même plaisir à diriger son esquif sur les flots que le montagnard ses pas sur le glacier; il me semble qu'il est plus subordonné aux caprices de son bateau que l'alpiniste à ceux de son piolet et de sa chaussure. Mais, en somme, qu'importe le rapport entre la mer et l'Alpe, ce qu'il y a de sûr c'est qu'il est des spectacles d'une beauté étonnante et que je suis content d'avoir vus."

C'est donc fort de cette expérience physique et spirituelle qu'il reviendra au Locle avec l'idée de graver, plus tard, dans le bronze, ces visions maritimes.

Henri Huguenin a eu une vie capricieuse, mouvementée, et finalement tragique. Toute son existence tient davantage d'un rapport à la mer et la frêle embarcation d'un marin visionnaire qui 'il mentionne, un pêcheur qui doit lutter contre les éléments naturelles, familiaux et sociaux, qu'à la solidité physique de l'alpiniste sûr de sa marche triomphante à la conquête des cimes et de la gloire patriotique, voir sportive et médiatique aujourd'hui. Quoique les Sables d'Olonne et sa course mythique ont bien changé la vision du frêle marin soumis à son embarquation qu'en fait Henri Huguenin.

Mais il serait tellement bon que, par contraste saisissant, notre palais fédéral s'orne de la vision maritime extraordinaire d'un des plus grands graveurs que la Suisse ait connu toutes époques confondues.

Voici ce qu'écrit Léopold Baillod dans son livre au sujet de la vision d'Henri Huguenin:

"S'épanouit-il sur les scènes de naufrage que nous gardons de sa main? Autant qu'un artiste, qui n'a pas vu les choses, le doigt sur la bouche, peut le faire. Par contre, il a modelé une face de vieux loup de mer, bouche bée, d'exquises silhouettes de marinières, au corsage plein, et des figures d'enfants, qui constituent vraiment le souvenir durable de son voyage au bord de la mer. Encore partageons-nous bien davantage l'élan solitaire du voyageur (écoutant comme la jolie fille sur la plage la corne de brume du phare) que la solitude de la houle et des embruns infinis."

*ces bronzes sont au Musée d'art décoratif, au Locle, Charmant musée, que les oeuvres d'Henri Huguenin frappées de la lumière des bains, enchantent pour jamais. (à confirmer s'ils sont aujourd'hui au Musée des Beaux-Arts du Locle).

Voici ces oeuvres magistrales sous la forme de clichés de ces deux galvano remarquables originaux et en grande dimension offerts à Alfred Matthey pour sa bonne collaboration de 50 ans en 1937 par l'entreprise Huguenin. Après recherche, impossible de savoir exactement qui était cet Alfred Matthey. Mais il est possible qu' Alfred Matthey-Doret, ingénieur en chef qui a oeuvré en pionnier, dès cette année 1887, à la mise à l'éclairage électrique de la cité et des usines du Locle, soit en réalité le destinataire légitime.

Ci-dessous quelques oeuvres qui accompagnent les deux glavanos d'exception de ce grand artiste un peu oublié, j'ai nommé Henri Huguenin, médailleur au Locle, mari et père très attentionné, patron fraternel et solidaire de ses ouvriers.

Avec une très belle chanson d'un artiste qui vient de disparaître dans l'indifférence générale des médias... C'est bien de notre temps un peu trop superficiel.

Sources:

https://www.parlament.ch/press-releases/Pages/mm-vd-2020-...

https://www.lematin.ch/story/un-concours-artistique-pour-...

https://fr.wikipedia.org/wiki/Hubert_Ponscarme

Henri Huguenin, médailleur, Léopold Baillod, Editions de la Baconnière, Neuchâtel, 1933

 

 

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Avers de la médaille de l'inauguration de la Monnaie fédérale, Berne 1907,

Henri Huguenin

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Helvetia discutant avec les ouvriers de la Monnaie fédérale (détail)

 

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Henri Huguenin, sa famille, son destin

 

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UTOPIE

Vieux loup de mer scrutant l'horizon bouche bée

Galvano d'Henri Huguenin offert à Alfred Matthey 17 ans après la disparition du médailleur-graveur.

 

 

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SPLEEN

Mélancholia dirigeant sa vision poétique vers la lumière du phare

Galvano d'Henri Huguenin offert à Alfred Matthey 17 ans après la disparition du médailleur-graveur.

 

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Ils savourent, ravis, l'éblouissement sombre
Des beautés, des splendeurs, des quadrilles sans nombre,
Des couples, des amours, des yeux bleus, des yeux noirs.
Les valses, visions, passent dans les miroirs.
Parfois, comme aux forêts la fuite des cavales,
Les galops effrénés courent ; par intervalles,
Le bal reprend haleine ; on s'interrompt, on fuit,
On erre, deux à deux, sous les arbres sans bruit ;
Puis, folle, et rappelant les ombres éloignées,
La musique, jetant les notes à poignées,
Revient, et les regards s'allument, et l'archet,
Bondissant, ressaisit la foule qui marchait.
Ô délire ! et d'encens et de bruit enivrées,
L'heure emporte en riant les rapides soirées,
Et les nuits et les jours, feuilles mortes des cieux.
D'autres, toute la nuit, roulent les dés joyeux,
Ou bien, âpre, et mêlant les cartes qu'ils caressent,
Où des spectres riants ou sanglants apparaissent,
Leur soif de l'or, penchée autour d'un tapis vert,
Jusqu'à ce qu'au volet le jour bâille entr'ouvert,
Poursuit le pharaon, le lansquenet ou l'hombre ;
Et, pendant qu'on gémit et qu'on frémit dans l'ombre,
Pendant que les greniers grelottent sous les toits,
Que les fleuves, passants pleins de lugubres voix,
Heurtent aux grands quais blancs les glaçons qu'ils charrient,
Tous ces hommes contents de vivre, boivent, rient,
Chantent ; et, par moments, on voit, au-dessus d'eux,
Deux poteaux soutenant un triangle hideux,
Qui sortent lentement du noir pavé des villes... —

Ô forêts ! bois profonds ! solitudes ! asiles !

Victor Hugo, extrait final de Mélancholia, Paris, juillet 1838

https://www.poesie-francaise.fr/victor-hugo/poeme-melanch...

 

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Les hasards ne sont que les fruits attendus de nos passions

 

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