20/07/2021

Vous, Monsieur Rodin

 

Tout est silence,

tout est rompu,

tout est corrompu.

Sur votre ventre bien trop repu,

je pue, hélas, la charogne.

 

Déjà la valse funèbre,

et ces corbeaux derrière le corbillard

qui me suivent comme votre ombre.

Vous m'avez laissé morte à l'art.

Vous m'avez laissé sans inspiration,

sans respiration,

sans même la chance d'une évasion

à vos côtés,

et ma disparition n'est due

qu'à cette côte d'Adam

que vous avez refusée à Eve.

 

Vous étiez mon dieu messager

et je ne voulais point

d'un autre dieu mensonger.

 

Tout est silence,

mais en moi vit le tumulte.

Vouliez-vous donc cette danse,

macabre, noire comme la nuit,

créant notre divin culte?

 

Regardez Monsieur Rodin d'enfer!

Mais regardez donc!

Aujourd'hui, tous ils m'admirent,

mais hier j'étais tenu dans vos fers,

brisée par vos cornes de satyre

alors que ma seule nourriture

c'était cette eau fraîche,

notre amour d'entrelacs,

nos bronzes ultimes,

nos terres cuites inouïes,

nos audaces vers cette folie amoureuse,

alors même que la pourriture

de vos sentiments impurs

me jouait déjà de vilains tours

me conduisant fracassée à l'asile.

 

Les plâtres sont renversées,

je me suis barricadée,

je ne mange plus que

des pommes en robe des champs

pour oublier vos dérobades.

 

Je vous accuse

de m'avoir empoisonné à votre séduction.

Je vous accuse

de m'avoir volé mes oeuvres

et spolié de mon nom.

Camille,

je m'appelle Camille Claudel,

ou mieux encore,

Claudel tout court

parce qu'il n'y a qu'une seule Claudel

en ce monde pour vous aimer

comme je vous ai aimé

sans arrière pensée,

sans vouloir me servir de vous

pour m'offrir la gloire,

la célébrité, les honneurs.

 

Votre monde, celui de la vanité,

je ne le connaissais pas.

Votre monde, celui des salons,

des mondanités, des insanités,

des traîtrises et des tromperies,

je ne le voulais pas.

 

Vous étiez tout à moi,

rien qu'à moi,

tout pour moi,

mais vous ne le vouliez pas.

 

Nous aurions pu devenir

une sculpture à nous tout seul,

un duo divin,

femme et homme,

dieu en quelque sorte,

féminin et masculin,

sans cette autorité patriarcale.

 

Au lieu de ça vous m'avez imposé

ce triangle amoureux vulgaire,

laid, effroyable, haïssable.

Et vous et votre vieille bourgeoise

s'arrachant à mon cri désespéré.

 

Voyez mon oeuvre,

Monsieur Rodin.

Voyez son drame.

Voyez cette vague

annonçant mon tsunami psychique,

cet art innocent en danger de mort

qui s'arrête pour l'éternité

sous la crête de la vague.

 

Les torts ne sont pas partagés,

Monsieur Rodin.

Vous avez souffert de mon départ

mais c'est vous qui l'avez voulu.

Je me suis engagée toute entière

à vos côtés

mais vous m'avez refusé

votre côte d'Adam

pour que je devienne votre Eve,

exclusive,

afin de monter au paradis

tutoyer notre dieu et sa création.

 

Alors toute notre création s'est arrêtée-là

le jour où ma mère m'a enlevé

à ma liberté et mon art.

Vous êtes mort à peine trois ans plus tard

après ma mise à l'abîme à l'asile de fous.

J'y suis restée comme une vieille femme,

sans mes outils de travail,

sans mes ailes d'artistes,

sans rien,

pauvre vieille femme attendant la mort

qui ne venait jamais

et ma famille qui ne voulait plus rien

de moi, de mon être, de mes rires,

de mes mots, de mon visage,

de mon imagination, de ma créativité,

de mon amour, de ma passion,

de cette Camille adolescente

qui brûlait d'incandescences et d'encens.

 

Morte seule, abandonnée,

sans tombe, sans mémoire,

amnésique à Camille Claudel.

 

Madame Claudel,

je vous en prie,

Monsieur Rodin.

 

Madame Claudel

qui vous tutoie aujourd'hui

dans les Musées

et qui vous dit merde.

Merde à votre lâcheté,

à votre dérobade,

pour préférer les mondanités,

et votre chère vieille chèvre

mariée à la fin à ce vieux bouc infidèle,

Vous, Monsieur Rodin.

 

Je couche toute nue

et Vous, Monsieur Rodin?

 

 

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