17/06/2022

L'art disbruptif de Margrit Wirth (1)

Ceci n'est pas de l'art brut, ni de l'art naïf, ni de l'art figuratif. Mais pas une pipe ou un calumet de la paix non plus C'est un peu de tout ça et quelque chose d'autre encore, une fabuleuse révolte intérieure, une poésie brûlante exaltant le pouvoir des fleurs, de l'art-politique non-violent au sens noble du terme, une explosion de couleur, de joie, de tristesse, et de visions prophétiques, le précipice après la trop grande blessure et la tombée dans le cercle diabolique de la dépression. Un paradis perdu puis retrouvé, une parade nuptiale, un ode à l'amour, une gay pride à la vie et à la valeurs de nos mixités et de nos élévations intérieures, une dévotion à l'art sacré, un tout émotionnel fulgurant et prenant le spectateur, la spectatrice, par la main plutôt que par la gorge et l'emmenant dans sa ronde en lui disant tout doucement à l'oreille "Viens. Viens danser avec ma peinture. Rentre dans mon univers de fleurs et de légendes, je viendrai tout délicatement dans le tiens te retrouver à l'heure de la contemplation".

Vous vous demandez sans doute, à ce stade des présentations, qui est cette artiste, cette nobody, cette outsider qui n'a laissé quasi aucune trace en Suisse comme à l'étranger, comme je me le suis bien entendu demandé en ayant eu la chance de découvrir l'univers de cette femme, Margrit Wirth, sur un site de vente en seconde main. Interloqué, je l'ai été. Comment cette artiste pouvait avoir passé sous les radars de l'art, surtout de l'art brut, capitale de la Suisse et de Lausanne, pendant des décennies?

Tout commence dans un débarras du côté de Genève. La personne chargée du débarras en question vendra à un second brocanteur l'intégralité de sa découverte. Celui-ci tentera ensuite de vendre ces tableaux sur le marché aux puces de Plainpalais, à prix vraiment modique pour une telle qualité unique, ces tableaux et cet art que personne ne connaît et dont personne ne parle nulle part. Avec, à première vue, un certain succès reçu par le public puisque dix à quinze tableaux trouveront preneur ou preneuse. Hélas pour l'art de Wirth, mais pour mon bonheur, c'est sûr, les acheteurs et acheteuses se méfient trop et aiment souvent se fier d'abord à la cote d'un artiste avant l'oeuvre elle-même... La foi et la loi du marché comme sécurité de faire une bonne affaire ou, du moins, de réussir une affaire qui ne tournera pas à une perte financière. Personne n'aime perdre de l'argent et personne n'aime se faire rouler dans la farine par une personne qui pourrait se révéler un peu trop gourmande lors de la vente d'une croûte ordinaire et sans grande valeur artistique...

Mais revenons à nos moutons artistiques ou plutôt à Margrit Wirth, citoyenne d'Helvétie, Valaisanne très probablement, inconnue d'Internet et des médias, possiblement décédée depuis  quelques mois ou années à l'heure où j'écris ces lignes. A ce sujet, toute personne ayant connu cette inconnue, sa famille, ses éventuel-le-s ami-es, ses connaissances sont instamment prié-e-s d'entrer en contact avec l'auteur de ce blog afin de mettre un visage, un parcours, une biographie sur ce fantôme de l'art suisse.

Pourquoi avoir inventé un adjectif distinct pour l'art de Margrit Wirth et ne pas juste la signaler derrière l'étiquette "art brut" ou "art naïf"? Parce que cette artiste ne tient tout simplement dans aucune des cases qui pourraient lui convenir. Sans doute autodidacte, farouche et sauvage, sans fréquentation d'une école d'art (à priori, Wirth ne maîtrise pas la perspective) donc sans académie classique, très éloignée aussi de l'art institutionnel et des marchands d'art, cette artiste à traverser la vie dans l'absence d'un public et d'une reconnaissance artistique comme médiatique. En cela, elle pourrait appartenir au courant de l'art brut dont les artistes ne s'intéressent généralement qu'à leur vie intérieure et non aux mondanités et aux revenus potentiels issus de leur art. Mais elle pourrait aussi s'apparenter au courant d'art dit naïf avec des paysages et des personnages qui peuvent y faire penser en long et en large. Ce n'est pourtant pas encore cela, ou du moins ce n'est qu'un indice multiplicateur de la veine artistique flamboyante de Margrit Wirth. Son travail, pour l'imager selon ma vision, ce serait comme une mineure qui est descendue au fond de la mine, mâchurée de cendres et de regards hostiles à son parcours de vie et son art, pour y transformer le charbon et la souillure originelle en divers pierres et métaux précieux en son sein artistique. En scrutant l'oeuvre de Wirth, on y découvre de l'or, des diamants, des rubis, des saphirs, de l'Orient, de l'Amérique d'avant les colons blancs, de la Russie tsariste et de l'Ukraine en exil en plein drame actuel dans son regard visionnaire des années 80, et même, pour couronner le tout, un peu de Suisse avec son berger célèbre sur l'avers de la pièce de fr.5.--, tout cela au centre de la menace actuelle que l'on vit, le chantage atomique d'un certain Vladimir Poutine.

Cette artiste ne se répète jamais. Elle invente son propre parcours au fur et à mesure de sa créativité. Elle réinvente sa vie et ses rêves et ses souffrances sur ses tableaux, ses sentiments amoureux y sont exacerbés, ses ruptures follement romantiques et visibles entre les sillons mélancoliques de son art, ses arbres en fleurs qui flamboient ou sommeillent; ses racines, ses branches avec ses feuillages comme buisson ardent ou alors sans feuillage mais surgissant dans la lumière prêtes à renaître au printemps prochain en suivant les saisons de son coeur, sa mélancolie douce, sa colère intérieure contre le système, colère transformée en beautés artistiques extraordinaires. C'est pourquoi j'ai inventé spontanément ce terme d'art disbruptif pour son travail, condensé d'art brut et d'art disruptif, adjectif qui désigne, selon le Larousse, une double signification qui sied tellement bien à la créativité de Margrit Wirth.

Définition numéro 1 de disruptif:

"Se dit de la décharge électrique qui éclate avec étincelle". C'est exactement ce que j'ai ressenti en découvrant les premières oeuvres de Margrit Wirth. Décharge émotionnelle qui remonte de la moelle épinière jusqu'au cerveau et provoque une étincelle, une sorte de joie et de paix intérieure infinie. Le mystère de son oeuvre, les personnages, sans sophistication, qui nous conduisent dans la profondeur de ses contes à tiroirs, son questionnement naïf, au sens innocent du terme, interrogeant l'état de nos vies amoureuses, voir interrogeant l'éclatement de notre monde contemporain au regard d'un certain passé disparu et des visions prophétiques possibles de futur. C'est la chute d'Adam et Eve revisitée à notre époque et la tentative du couple originel de réintégrer le paradis perdu. Couple hérérosexuel, bien sûr, mais aussi possiblement bisexuel avec ces duo, voir trio de femmes qui viennent illuminer l'oeuvre de Wirth, une oeuvre qui croise le chemin d'artistes célèbres tels Gauguin, Cézanne ou Monet, impression au soleil levant ou toiles d'Argenteuil, voir au Douanier Rousseau et autres artistes haïtien. Mais plus encore que des comparaisons aléatoires qui ne seront pas forcément partagées par les professionnels de l'art, Wirth nous embarque avec elle en voyage singulier depuis les alpages de sa Suisse natale, ses bergers, ses moutons, jusqu'au temps de l'Egypte des pharaons en se servant d'un train quantique tout en visitant l'actualité tragique (elle peint dans les années 70 jusqu'en 2007, son ultime tableau connu, avec un espace long de plus de 20 ans sans aucun tableau signé durant ce laps de temps , semble-t-il, ou elle abandonne totalement la peinture sauf à retrouver des oeuvres d'elle créées entre 1985 et 2007) passant par le pouvoir imaginaire qui peut nous rappeler par certains aspects la tragédie de l'Ukraine, la Russie des tsars, la Perse, tout en finissant en Chine sa transhumance artistique fabuleuse. Tout cela sans montrer de lieux géographiques mais en suggérant au contemplateur des pays  et des personnes sorties de son imagination confrontée directement à la pleine réalité violente de notre époque.

Enfin, dans un dernier tableau, elle semblera dire adieu à tout le monde dans un autoportrait magnifique, datant de l'année 2007, plus de 20 ans après son dernier tableau connu à ce jour, qui l'a voit apparaître parmi un parterre de fleur et s'en aller, par une porte entre-ouverte aux couleurs jaune et bleue ukrainiennes, vers son paradis retrouvé non sans nous rappeler la colombe de la paix et les différents parcours de son existence par trois chemins énigmatiques qu'elle désigne de façon très marquée mais tellement fragiles sur la toile. ( A ce sujet, il est urgent de protéger l'oeuvre fragile de Margrit Wirth avant qu'elle ne se détruise à la suite de divers manipulations pas très heureuses). Aura-t-elle retrouvé l'amour de sa vie, son Jésus fantasmé qu'elle a dessiné un jour au crayon de manière souveraine et lumineuse? Sera-t-elle devenue geisha quelque part au Japon dans une autre vie? A voir. Le mystère restera bien gardé autour de cette femme que personne ne semble connaître pas même sa propre famille...

Venons-en à la deuxième définition de disruptif:

2. "Se dit d’une entreprise, d’un produit, d'un concept, etc., qui créent une véritable rupture au sein d'un secteur d'activité en renouvelant radicalement son fonctionnement".

Si on applique à l'art de Margrit Wirth et à  sa petite entreprise bien solitaire  cette définition économique de l'adjectif "disruptif", on peut affirmer que l'artiste sort totalement des attentes de l'art contemporain, de son marché, de son expression vénale et mondaine. En entremêlant sa propre histoire, ses légendes, les époques, les lieux, les géographies, les frontières à travers ses personnages plutôt féminins; en nouant en gerbes profanes et sacrées ces personnages, les couleurs et les fleurs flamboyantes qui règnent en maîtresse; en faisant apparaître en filigrane une oeuvre qui défie sciemment le système capitaliste et les spéculations sur l'art, l'entreprise Wirth déconstruit l'ancien monde néolibéral et en propose un autre, sans rapport de force autre que le pouvoir de l'amour, une harmonie très heureuse dans la composition picturale, plus proche de notre naturalité sensorielle que de nos instincts primaires et qui s'attache aux valeurs sacrées de la vie, à l'intériorité de nos existences, à leur union à la vie spirituelle individualisée mais reliée au lien collectif qui nous réunit, cette contemplation multiple de son oeuvre par des visiteurs et visiteuses venu-e-s se recueillir devant ce paradis secret quasi disparu des radars contemporains et qui aurait très bien pu finir tragiquement dans une benne à ordures municipale détruite à tout jamais dans une  usine d'incinération. Détruite en cendres comme Cendrillon revenant pourtant au sommet de sa gloire artistique et humaine. Voilà que l'oeuvre de Margrit Wirth est ressuscitée ici en espérant qu'elle prendra le chemin de la reconnaissance, des critiques d'art et des expositions attendues. Ce trône que Margrit Wirth mérite amplement pour son merveilleux travail resté trop longtemps en marge de la société.

Pourquoi cette comète longue durée n'a-t-elle pas mis le feu à la scène artistique romande et suisse de son vivant? Pourquoi les experts de l'art brut et de l'art naïf ne lui ont jamais fait un signe amical? Pourquoi personne ne semble la connaître alors qu'elle a commencé à créer dans les années 70, soit il y a plus d'un demi-siècle? Pourquoi, comme une petite fille, elle signale parfois le nom de ces tableaux par des étiquettes de carnets scolaires, ces étiquettes que j'ai aussi connu durant mon enfance en recouvrant mes cahiers? Et pourquoi ces numéro de téléphone laissés  à jamais pour la postérité, par exemple le 027 58 17 32, et ce nom de village suspendu aux flancs des coteaux valaisans, Flanthey (district de Sierre, 178 habitants, ndlr), étiquettes adossées sur une de ses oeuvres qui porte ces inscriptions testamentaires au dos de "L'Origine sacrée" avec une double oeuvre réalisée au verso? Il y a un deuxième numéro, avec la mention d'un autre village de la région de Sierre, Vaas, une sorte de hameau lui aussi. La fuite de la grande cité et de son brouhaha est donc actée.

J'espère qu'à la suite de mes prochains billets consacrés à ces tableaux sortant d'une façon éblouissantes des sentiers battus de l'art contemporain, l'art romand honorera et révélera au public cette artiste exceptionnelle laissée dans l'ombre de façon incompréhensible, sauf à imaginer que Margrit Wirth peignait puis laissait ses oeuvres se reposer en déshérence (oeuvres pourtant superbement finies et encadrées artistiquement avec soin, goût, et grande originalité pour certains d'entre eux, tableaux prêts à être délivrés pour le marché) dans un coin de son atelier sans jamais vendre le produit merveilleux de son travail foisonnant.

Ce blog espère ainsi donner une première visibilité tellement méritée à cette artiste, cette visionnaire oubliée devenue maîtresse dans l'art de l'invisibilité médiatique. Elle est, à mes yeux profanes et non professionnels, la nouvelle Aloïse Corbaz de Suisse romande, La connaître, découvrir son parcours de vie, ses rencontres, entendre parler d'elle à travers des personnes l'ayant côtoyée occasionnellement ou au quotidien, est sans doute ce que devrait dès maintenant accomplir les gens concernés par la conservation de l'art brut helvétique. Margrit Wirth est beaucoup plus qu'une artiste anecdotique. Elle est l'autrice de l'art disbruptif et ce n'est pas rien selon mon regard qui a ressenti toute la force  authentique de cette oeuvre tellurique. En espérant que de très nombreuses personnes seront aussi sensibles à la vitalité de ce travail

Contribuer ainsi au sauvetage de l'art de Margrit, cette citoyenne artiste hors du commun qui a produit un trésor unique pour l'art helvétique et méritant sans doute d'appartenir à notre patrimoine nationale, patrimoine de nos humanités et de nos singularités, est un grand plaisir personnelle.

Dans mes prochains billets consacrés à cette belle artiste, je vous présenterai son oeuvre.

Voici ci-dessous, et en attendant les prochains volets, ce qu'à dit le milieu culturel au sujet d'Aloïse Corbaz, toute ressemblance artistique avec Margrit Wirth étant fortuite. Il faudra pourtant chercher qui était cette femme, sa vie, et ce qui  a provoqué les déchirures et les élans merveilleux de son travail.

https://www.artbrut.ch/fr_CH/auteur/aloise

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