09/06/2022

Laure Hayman et Marcel Proust

Bientôt 100 ans, à la fin de cette année, que l'écrivain Marcel Proust a disparu. C'est grâce à Laure Hayman, une femme remarquable, qu'il m'est permis de parler de lui aujourd'hui.  Plus précisément, grâce à une sculpture signée de sa main et apparemment inconnue ou très peu connue et visitée du monde de l'art.

Le 12 juin 1851, à Valparaiso au Chili, naissait Laure Hayman. Marcel Proust rencontre pour la première fois Laure Hayman, de 20 ans son aînée, à l'âge de 17 ans grâce à son oncle et son père, tous deux amants de cette belle courtisane très sensible et proche des malheureux de la vie. Proust restera fidèle en amitié, si ce n'est en amour, à Laure Hayman. Je vous invite, pour celles et ceux qui ne la connaissent pas, à consulter les pages qui lui sont consacrées sur Internet afin de découvrir ce personnage haut en couleur qui tint salon de première importance dans les années 1880-1900 et au-delà, au temps de la splendeur artistique de sa contemporaine et soeur en sculpture, Camille Claudel.

Ci-dessous, je me suis permis de fantasmer à partir de cette sculpture qui ressurgit du passé et d'introduire une sorte de nouvelle lettre fictive adressée par la sculptrice à Marcel Proust en imaginant qu'elle lui envoie le buste de sa création en souvenir de tous leurs bons moments passés ensemble.

Bonne lecture. En espérant que les inconditionnel-le-s lecteurs/lectrices de Proust ne m'en voudront pas cette audace artistique...

Fiction de l'au-delà par Laure Hayman à Monsieur Marcel Proust

Juin 2022, Laure Hayman envoie son buste ,sans tête, d'une sculpture qu'elle a réalisé tout exprès pour lui au domicile de Marcel Proust:

 

Cher Monsieur Proust,

c'est par ce petit livre-bronze,

 encastré dans du marbre vert marin,

que je reviens à vous,

vous mon cher disparu à la vie,

vous, encore si vivace

à mon esprit et à mon coeur.

 

J'aurais tant aimé, jadis,

faire catleya avec vous,

vous en souvenez-vous?

Tant aimé vous aimer

dans vos draps défaits,

vous qui, à la fin,

ne vous leviez plus

de votre lit devenu linceul,

ce pauvre lit pour écrire votre tout,

ces draps désertés des femmes et des hommes,

pour élaborer votre fondamentale Recherche

avant de vous abandonner

à votre solitaire trépas,

vous qui mangiez vos derniers repas

rassemblant vos orchidées du Sahara,

vous qui plongiez votre corps malade

dans ce sablier imaginaire,

de nuit comme de jour,

sans jamais trouver le sommeil,

sans jamais avoir soif,

sans jamais avoir faim

autre que pour cette musique des mots

que vous dérouliez dans votre Recherche,

des mots semblables à des vagues océaniques

venues griffer les récifs de l'existence

tout en dilapidant vos dernières années

bien loin des mondanités

et des élixirs de jouissance.

Un océan de vents et de fragrances

dans un désert de solitude.

Voilà ce que furent vos dernières années

à fréquenter votre vie transformée en art ultime.

 

Ah Monsieur Proust,

encapuchonné dans votre pelisse,

votre dernière complice,

vous m'avez alors fait jouer

tous les jeux d'un fort mauvais rôle

 dévolu généralement aux femmes

de vices et de caprices,

visages de rose, poudrés, versatiles,

comme cette Odette de Crécy

surgissant de votre roman fleuve

au côté de Monsieur Swann

tout en m'affirmant, plus tard mais trop tard,

dans cette lettre peu convaincante,

me rendant plus triste que rassurée,

que vous n'aviez jamais songé

à me faire porter, pour la postérité,

ce poids indigne de la femme trop légère

pour être sincère et fidèle

à une lignée profonde en amour.

 

Ah! La haute idée que je me faisais de vous,

et que je me fais toujours de vous,

cher Monsieur Proust.

Femme sotte, futile, mercantile, et facile,

froide, distante, et calculatrice,

frivolité suprême incarnée, si je ne m'abuse,

pour décrire mon opposée soit mon double

que vous semblez m'avoir attribué

dans vos souvenirs et fantaisies.

 

A cela, à cette faute de goût,

Je suis venu vous répondre,

pareille à un agent double féminin

traversant le ring de votre Recherche

et la scène de mon salon mondain,

tout cela  afin de vous retrouver

au plus profond de vous-même

à travers cette sculpture,

activité que je me suis choisie

en maîtresse de mon corps

de mon esprit, et de mon coeur,

pour vous dire combien

je vous ai aimé et admiré

mais aussi tout à la fois détesté

pour votre étrange façon

à m'avoir réduite à cette tête de Jivaro

accusée d'artifices et percluse de vices,

plantée sans grâce et sans relief

sur le pieu de vos souvenirs,

cette sorte de trophée féminin sans cervelle

et de fort mauvais goût

juste bonne à tenir salon érotique

pour de piteux ducs déniaisés

et délaissés de leurs épouses.

 

C'est bien par ce petit bronze éperdu

qui s'échappe furtivement de mes mains,

presque par effraction,

rejoignant votre Recherche

sur l'étagère de ma bibliothèque

pour mieux s'y échapper

et vivre sa propre réalité,

que je vous dédicace aujourd'hui

mon buste gracile et gracieux

afin de vous permettre

de trouver la paix

que vous méritez assurément.

 

Car je vous sens l'âme intranquille

et pleine de remords à mon sujet.

Je grave mon nom au côté de votre Recherche

comme pour restituer mon rôle

de femme  tenant salon des Beaux-Arts

et ayant participé de manière significative

à votre vie réelle

ainsi qu'à votre oeuvre indépassable:

 

"Votre cocotte Laure Hayman,

peu sérieuse en rien

mais studieuse en tout,

quand vous aviez 17 ans

et déjà 20 ans pris dans les dents

entre vous et moi."

 

Ma réponse artistique et profonde

d'amoureuse galante et attentive

à votre étude inconvenante

de ma personnalité,

vous mon cher petit saxe psychologique,

mon cher Monsieur Proust

qui me manquez tant et tant

bien que nous ne soyons tous deux

plus de leur monde depuis fort longtemps.

 

A l'heure

où cette lettre vous parviendra,

par des voies divines,

j'espère que vous serez heureux

d'apprendre que je pense

encore et toujours à vous,

Monsieur Marcel Proust.

 

Restera ce petit buste,

sans tête et taillé format livre,

oublié quelque part,

mais bel et bien sculpté

de mes propres mains amoureuses

pour la postérité et à la destination

passagère de ce poète un peu bizarre

qui la découvert un jour

sur un site de rencontres artistiques

avec quelque inspiration à écrire

à son sujet et donc au nôtre

en souvenir de la femme de goût

(je vous avais donc bien choisi

bien que je ne fusse pas de votre genre)

qui traversa votre oeuvre

du côté de Monsieur Swann

et qui, surtout, alimenta votre vie de passion

et vos sentiments irraisonnables

remplis de souvenirs impérissables.

 

Je vous l'offre à titre posthume

comme madeleine et pour ma peine

en mémoire de nos rencontres

maintenant que je ne suis plus,

tout comme vous de leur monde,

vous qui avez quitté cette vie terrestre

il y a presque100 ans déjà.

 

Nous vivons pour des siècles et des siècles

dans la virtualité de nos fantômes

et dans la virtuosité des survivants,

notre belle et prospère descendance

ayant appris à nous fréquenter,

à nous chérir, et à nous aimer

à travers nos arts respectifs.

 

Votre bien-aimée cocotte, Laure Hayman,

sculptrice demi-mondaine,

demi-madeleine de Vous, Monsieur Marcel Proust,

mort il y a un siècle.

 

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"Facteur trouve au 102 du boulevard Hausmann
Proust qui fut, l’autre siècle, épris de Laure Hayman"

adresse postale, pleine d'humour, écrite par Marcel Proust sur une lettre destinée à Laure Hayman.

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"Aussi je propose d’appeler ce siècle-ci, le siècle de Laure Hayman, dynastie régnante : celle des Saxe."

Extrait d'une lettre de Marcel Proust (21 ans) à Laure Hayman (41 ans)

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https://poezibao.typepad.com/poezibao/2018/05/note-de-lec...

 

La lettre d'explication de Marcel Proust à la lettre reçue de Laure Hayman suite à la comparaison supposée avec son personnage Odette de Crécy:

« Après un accident qui m’est arrivé la semaine dernière (par un médicament dont j’ignorais qu’il fallait le diluer, que j’ai pris pur et qui m’a causé des douleurs à perdre connaissance), j’espérais souffrir paisiblement et ne pas écrire une seule lettre. Mais puisque des personnes, dont vous ne dites pas le nom, ont été assez méchantes pour réinventer cette fable, et vous (chose qui, de vous, me stupéfie) assez dénuée d’esprit critique pour y ajouter foi, je suis forcé de vous répondre pour protester une fois de plus, sans plus de succès, mais par sentiment de l’honneur. Odette de Crécy, non seulement n’est pas vous, mais est exactement le contraire de vous. Il me semble qu’à chaque mot qu’elle dit, cela se devine avec une force d’évidence. Il est même curieux qu’aucun détail de vous ne soit venu s’insérer au milieu du portrait différent. Il n’y a peut-être pas un autre de mes personnages les plus inventés de toute pièce, où quelque souvenir de telle autre personne qui n’a aucun rapport pour le reste, ne soit venu ajouter sa petite touche de vérité et de poésie. Par exemple ( c’est je crois dans les Jeunes Filles en fleurs ) j’ai mis dans le salon d’Odette toutes les fleurs très particulières qu’une dame « du côté de Guermantes » comme vous dites, a toujours dans son salon. Elle a reconnu ces fleurs, m’a écrit pour me remercier et n’a pas cru une seconde qu’elle fût pour cela Odette. Vous me dites à ce propos que votre « cage » ressemble à celle d’Odette. J’en suis bien surpris. Vous aviez un goût d’une sûreté, d’une hardiesse, si j’avais le nom d’un meuble, d’une étoffe à demander je m’adressais volontiers à vous, plutôt qu’à n’importe quel artiste. Or, avec beaucoup de maladresse peut-être, mais enfin de mon mieux, j’ai au contraire cherché à montrer qu’Odette n’avait pas plus de goût en ameublement qu’en autre chose, qu’elle était toujours ( sauf pour la toilette ) en retard d’une mode, d’une génération. Je ne saurais décrire l’appartement de l’Avenue du Trocadéro, ni l’Hôtel de la rue Lapérouse, mais je me souviens d’eux comme du contraire de la maison d’Odette. Y eût-il des détails communs aux deux, cela ne prouverait pas plus que j’ai pensé à vous en faisant Odette que dix lignes, ressemblant à Mr Doasan enclavée dans la vie et le caractère d’un de mes personnages auquel plusieurs volumes sont consacrés ne signifient que j’aie voulu « peindre » Mr Doasan.

J’ai signalé dans un article des Œuvres libres la bêtise des gens du monde qui croient qu’on fait entrer ainsi une personne dans un livre. J’ajoute qu’ils choisissent généralement la personne qui est exactement le contraire du personnage. J’ai cessé depuis longtemps de dire que Madame G. «  n’était pas » la duchesse de Guermantes, en était le contraire. Je ne persuaderai aucune oie. C’est à cet oiseau que vous vous comparez, vous m’aviez plutôt laissé le souvenir d’une hirondelle pour la légèreté (je veux dire rapidité), d’un oiseau de paradis pour la beauté, d’un ramier pour l’amitié fidèle, d’une mouette ou d’un aigle pour la bravoure, d’un pigeon voyageur pour le sûr instinct.

Hélas, est-ce que je vous surfaisais ? Vous me lisez, et vous vous trouvez une ressemblance avec Odette ! C’est à désespérer d’écrire des livres. Je n’ai pas les miens très présents à l’esprit. Je peux cependant vous dire que « Dans du côté de chez Swann » quand Odette se promène en voiture aux Acacias, j’ai pensé à certaines robes, mouvements etc. d’une femme qu’on appelait Clomenil et qui était bien jolie, mais là encore, dans ses vêtements traînants, sa marche lente devant le Tir aux Pigeons, tout le contraire de votre genre d’élégance. D’ailleurs, sauf à cet instant, je n’ai pas pensé à Clomenil une seule fois en parlant d’Odette. Dans le prochain volume, Odette aura épousé un « noble », sa fille deviendra proche parente des Guermantes avec un grand titre. Les femmes du monde ne se font aucune idée de ce qu’est la création littéraire, sauf celles qui sont remarquables. Mais dans mon souvenir vous étiez justement remarquable. Votre lettre m’a bien déçu. Je suis à bout de forces pour continuer, et en disant adieu à la cruelle épistolière qui ne m’écrit que pour me faire de la peine, je mets mes respects et mon tendre souvenir aux pieds de celle qui m’a jadis mieux jugé.

Blog à consulter:

https://interligne.over-blog.com/article-qui-se-cache-der...

 

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