04/08/2020

De la friture dans le bénéfice

La crise, puisque le terme de guerre semble être un terme réservé aux humains contre des humains pour nos chers politiciens et journalistes, du coronavirus révèle encore davantage les comportements capitalistes et prédateurs des dirigeants et de ceux qu'on appelle les boss.

J'en veux pour preuve les réactions au sein de notre propre entreprise, entreprise aux caractères familiales qui reproduit pourtant exactement les mêmes schémas qu'une multinationale le fait actuellement dans sa façon de gérer la situation.

"Papa", appelons-le ainsi car c'est d'ailleurs comme cela que certains de mes collègues le surnomment, veut garder son entreprise sur de bons rails. C'est tout à son honneur de penser "patron" et pas "social". Un patron ne fait pas du social. Il a le devoir de garder le cap dans le tsunami Covid qui va durer très longtemps et de réussir à sortir son entreprise du lot des perdants qui se profilent loin à la ronde.

"Papa" use donc des ficelles et des cordes "sociales" que l'état fédéral lui tend et lui accorde pour continuer à réaliser de bons résultats d'entreprise et capter de juteux bénéfices. Mais "papa" reste néanmoins mécontent. Le coronavirus s'est installé pour des mois et des mois. Il a donc fallu réduire la voilure des tables dans le restaurant (le pugilat pour savoir combien de clients nous perdons réellement est dantesque) et le personnel qui lui n'a jamais travaillé autant et si durement durant cet été 2020 (et c'est vrai et non né de la frustration d'un cuisinier aigri), mois bénis des vacances annuelles en temps normal et d'une baisse de travail saisonnière pour nous tous permettant au personnel de souffler un tout petit peu dans l'entre-saison. Il faut quand même bien justifier l'horaire saisonnier qui règne dans notre entreprise et qui nous fait bosser davantage d'heures par semaine que d'autres établissement du lieu... Ce sont les charmes inhérents à l'hôtellerie-restauration. Les patrons peuvent faire une demande à l'Etat et faire travailler plus leur personnel toute l'année parce les employés sont censés travailler moins en période dite creuse selon les chiffres d'affaires réalisés (sauf que nous travaillons aussi avec réduction de personnel)... Mais passons, cela n'enthousiasme pas les syndicats ni la clientèle des lieux ces différences de traitement entre établissements dits saisonniers et établissements dit "annuels".

Donc "papa" a recours, comme le lui permet l'Etat, aux fameuses RHT qui permet de faire reporter une partie de la charge du salaire du personnel sur l'Etat... Moins de tables impliquent théoriquement moins de possibilité de faire du C.A. Oui mais... Un établissement n'est que très rarement complet à tous les services et à toutes les heures du service. Donc le C.A. diminue mais pas forcément chaque jour de la semaine sauf si on considère que l'établissement est plein à craquer à toute heure de service. Et encore. Il est possible de contraindre les clients à partir dans un laps de temps donné pour renouveler les tables. Pratique absolument courante et pas trop sympa pour la clientlète au sein de notre entreprise et qui fonctionne pourtant à merveille. Les clients ne bronchent pas et acceptent. Ceux qui ne veulent pas de ça ne viennent tout simplement pas dans nos locaux. Et comme nous n'avons pas forcément besoin de cette clientèle, notre entreprise ronronne et tourne parfaitement pour le moment en renouvelant et aménageant les horaires de présence...pour notre clientèle!

C'est là qu'intervient la friture dans le Capital et la friture entre un patron et son cuisinier fatigué et las de tout, près de la retraite, et qui ne sait pas encore quand il pourra prendre ses vacances ou pas. Et c'est là que les RHT font mal. Le personnel subit une perte de salaire mensuelle. Deux cents ou trois cents francs par employé dans une des professions les plus mal rétribuées d'Helvétie, ça coûte cher à la personne et aux éventuelles familles qui doivent vivre avec cette diminution de salaire. Mais pour "Papa" ce n'est rien à côté de ses soucis à lui, comprenez la diminution de son bénéfice mensuel et annuel. Parce que c'est là que le capitaliste prédateur se fâche. Lui va perdre des dizaines de milliers de francs voir davantage sur son bénéfice annuel alors que le salarié va perdre quelque trois ou quatre milles francs sur l'année. Une paille, des peanuts pour se rappeler au bon souvenir d'un banquier célèbre, à côté de "papa"

Voyez l'injustice. Le pauvre patron ne réalise plus son bénéfice fabuleux rétrécit comme peau de chagrin selon lui et malgré les RHT qu'il s'affole déjà à l'idée que le recours aux RHT puissent être retiré au secteur de la restauration bientôt...

C'est clair qu'un patron qui roule avec un revenu de fr.15.000 francs par mois et bien aidé par l'Etat c'est chiche alors qu'avant il roulait peut-être avec un bénéfice du double voir du triple.

Un patron ne fait pas du social. Il fait du bénéfice. Donc mon patron est un patron qui a compris que son devoir social se limitait à faire tenir debout son entreprise et les emplois indispensables à la bonne marche du commerce y compris grâce à l'aide sociale qu'il reçoit de l'Etat sous forme de prestation RHT. Pour le reste, l'Etat pourvoira aux pertes de bénéfice de "Papa", le cuisinier aboiera au risque d'énerver encore davantage son patron, et tous les autres se tairont parce qu'ils ne voudront pas perdre leur job...dans une branche qui sent le sapin dans bien des lieux de tourisme et bien des villes.

Voilà en résumé et dans le monde de notre petite entreprise ce qui se passe, à ma connaissance, actuellement, entre "papa" et son gentil chien cuisinier aboyeur et dénonciateur de service et de piquet pour l'éternité...ou presque pour son cher vieux "Papa".

 

02/08/2020

T'as vu passé le 1er raoût?

Bizarrement, ce 1er août 2020 pas comme les autres a été occulté par pas mal de gens.

Autour de moi, comme d'ailleurs pour moi par exemple, personne n'a vu venir le 1er août cette année. En l'an 2020, on l'a même carrément zappé dans nos esprits de travailleurs au turbin. Et dans notre cuisine, on a passé commande comme si de rien n'était à nos fournisseurs.

Samedi, les légumes et salades n'étaient pas arrivés. J'ai râlé contre le maraîcher mais le maraîcher avait mis en congé son personnel. Normal, c'était le 1er août.

Au contraire de notre patron qui, non content d'avoir fait sauter nos vacances annuelles de juillet repoussées aux Calendes grecques ou romaines, n'a pas même réussi à fermer ne serait-ce que le 1er août pour son trop gentil personnel. Chômage partiel, oui assurément, vous en ferez votre quart d'heure de ricard par ci, votre demi-heure de suze citronnelle par là. Mais manquer un seul jour de C.A., non, pimprenelle n'y songez pas un seul instant mes braves employés (masculin parce qu'il n'y a pas de filles assez bêtes chez nous et ça se comprend. L'esprit de sacrifice et de dévouement à son patron à ses limites parmi la gente féminine). Même si le chômage technique permet ce miracle des heures payées par l'Etat grâce à un tour de passe-passe comptable d'avoir légitimement le droit de fermer son établissement pour jours fériés ou hebdomadaire, dans notre restaurant, mes chers employés, vous travaillerez seul tout l'été dans la cuisine avec des congés de m... par dessus le marché qui déborde de partout. La menace du péril coronavirus, qu'il nous a promis, en mettant en avant le risque d'un retour à la fermeture imposée que court notre (son) entreprise en cas d'infection. Donc pas question de soulager des grandes chaleurs et pas question que nous, son personnel, nous nous amusions ne serait-ce que le temps du premier 1er raoût covidien. Trop risqué pour son entreprise. Le corona rôde partout et nous prendra si par malheur nous nous amuserions un peu en Suisse ou à l'étranger. Et qui dit Covid dit quarantaine. Et qui dit quarantaine dit pas de salaire. Et qui dit pas de salaire dit pas d'employés au travail. Non mais. T'imagines un peu!

Mais, par contre, il vous épargnera assurément si vous cuisinez chaque jour ou préparer la pizza pour 100 à 250 couverts à des touristes, des locaux, des gens qui viennent de partout et rentrent dans notre charmant restaurant climatisé borgne de terrasse... Au royaume des aveugles, les borgnes sont rois et au royaumes des cuisiniers, les profiteurs du covid sont légions.

Alors si t'as vu passé le 1er raoût et son cortège de vacanciers, faits-moi un signe du majeur. J'irai me faire cuire un oeuf directement sur le métal brûlant de mon piano à musique. Histoire de rire chinois (rire jaune) un peu derrière ma visière de bûcheron ou de soudeur.

Bonne suite et fin de vacances à toutes mes lectrices et lecteurs. Le bagne n'est pas toujours celui qu'on croit. Et la restauration, ça fait parfois penser à la croix et la bannière d'une procession de mafieux, la tête basse et pieuse, en fil indienne derrière la sainte vierge église cachant ses abus de pouvoir aux yeux d'une population qui souffre volontairement de l'omerta villageoise.

 

 

 

01/08/2020

Être ou ne pas être Suisse au temps des pestes

Comment fêter notre 1er août national au temps d'apocalypse que nous ressentons dans notre chair et même dans nos os?

On pourrait faire comme si de rien n'était. Que tout va dans le meilleur des mondes possibles et que la catastrophe fait de toute façon partie inhérente à nos vies comme Friedrich Dürrenmatt a su très bien nous le montrer à travers toute son oeuvre.

On pourrait... Mais ce serait se fourrer la tête dans le sable et ignorer le temps ignoble que nous vivons.

Car oui. Notre temps est ignoble et indécent. Plus encore, il est facteur de criminalité et de haine, de désamour et d'exclusion, de compétition abusive et de rejet des autres.

Il nous faudrait un vaccin contre tous ces miasmes de peste brune qui parcourent nos sociétés. Il nous faudrait cette dose d'amour et d'optimisme injectée par nos grands artistes dans nos existences étriquées qui souvent ne regardent pas plus loin que le bout du nez et du porte-monnaie et que notre société passe son temps à zapper lamentablement une fois l'expo du "siècle" passée.

Il ne suffit pas d'aller admirer Anker ou Erni chez Gianadda comme on va dans un endroit mondain pour se faire voir et ensuite repartir, peut-être, avec un gobelet ou une assiette souvenir ou un tableau pour les plus riches et les plus passionnés d'entre nous. Il faudrait réellement s'imprégner tout au long de nos existences de ces grands maîtres inspirés qui ont su proposer la sérénité et la paix, l'amour, la majesté, la beauté, la lumière de notre pays alpestre. Il nous faudrait réapprendre ce que la simplicité apporte à nos vies, l'extase devant un paysage, le jeu avec des bouts de bois, les chants et les guitares autour d'un feu de bois sans promotion, sans foule immense, sans projecteur, sans matraquage publicitaire et des vedettes artistes payées à des hauteurs stratosphériques pour une prestation, pas toujours d'excellente facture, d'à peine une heure.

L'art est partout et nulle part. Il se cache parfois dans les détails d'une vie, les mots d'un poème à sa bien aimée ou à son fils. Savoir rester modeste dans sa personne et monumental dans son oeuvre. C'était, je crois, le projet et le désir du peintre, dessinateur, et graveur Hans Erni. Le détester parce qu'il avait des amitiés communistes à une certaine époque? Le détester parce qu'il s'est enrichi grâce à son succès mondial plus tard alors même que l'argent comptait si peu dans son existence? Le détester enfin pour son ouverture sur le monde, son désir de partage avec les autres peuples, sa simplicité dans le trait et l'expression de son art figuratif plutôt qu'abstrait? Ce serait sans doute montrer de l'irrespect et du mépris face à un homme complet, responsable, resplendissant de beauté, magnifique travailleur comme un Suisse, précis et méticuleux comme un Suisse, honnête et généreux comme un Suisse, simple et sain comme un Suisse.

Mais chacun sait que derrière cette façade reluisante d'un être humain, d'un Helvète ou d'une Helvète ici, citoyennes et citoyens de notre pays, se cache une part sans doute plus sombre et tourmentée de l'homme, de la femme, une part moins généreuse, moins belle qu'il n'y paraît, moins altruiste et partageuse. Hans Erni a sans doute du lutter lui aussi comme nous tous et nous toutes contre cette face sombre qui nous attire vers les abîmes humaines. C'est pourquoi il n'avait qu'une seule et véritable obsession. Remettre sans cesse le travail sur le métier à tisser de son oeuvre. Ce qui a débouché sur une oeuvre monumentale, protéiforme, pléthorique qui n'en finira pas de nous toucher et de nous revisiter durant les années, les décennies, et même siècles à venir.

C'est pourquoi en ce 1er août 2020 d'une année menaçante et angoissante, il nous faut garder cette part de lumière et d'optimisme, miser sur nos possibilités de régénération, de retour aux sources, de fortes capacités à nous remettre en question et à proposer de nouvelles perspectives, une nouvelle géométrie telle que Hans Erni l'a rêvée à travers son oeuvre dédiée à l'humanité et à la planète Terre. Pour cela, nos artistes morts ou vivants sont à notre disposition car la plupart d'entre eux ne se montent pas le pompon et vivent très simplement dans les frontières de notre pays et à la limite de la vie de bohème. Cependant, ils exportent leur art autour d'eux et loin à la ronde pour les plus connus et mis en avant par les médias.

Il y a très longtemps de ça, j'avais écrit quelque chose pour les pages du Nouveau Quotidien en l'occasion du 1er août. C'était, je crois, en 1992. Monsieur Jacques Pilet m'avait demandé s'il pouvait mettre en évidence mon texte dans la page Eclairage du journal.

J'étais naïf et honnête et je lui avais répondu que oui bien sûr mais qu'il devait néanmoins savoir que je venais de tourner comme acteur, avec mon épouse d'alors, le premier film porno amateur helvétique tournée sur la rive lémanique réalisé par un producteur lausannois du parti libéral.

Les portes se refermèrent aussi vites qu'elles s'étaient entre-ouvertes sans autres explications du grand journaliste qu'il était et est resté. Et ma vie est devenue ce qu'elle est devenue.

En souvenir de ce 1er août 1992, ce petit billet pour le 1er août 2020 pour vous dire à toutes et à tous que fermer les portes à l'innovation et aux pionniers parce qu'ils mènent parfois une vie de bâton de chaises apparente n'est pas forcément la pause et l'attitude adéquate. L'artiste qui se respecte va continuer à explorer les failles de sa vie et à créer aussi longtemps qu'il en aura la vigueur, la force et l'espoir d'être accueilli au sein de sa communauté, de son pays, comme un être humain, un citoyen digne d'intérêt malgré ses errances, ses côtés sombres, parfois sa folie créatrice le menant aux extases maudites et sa folie tout court.

Ci-dessous, un dessin d'Hans Erni offert à une de ses soeurs sur un cahier commandé par la Poste Suisse pour l'inauguration du Musée Hans Erni à Lucerne en 1979.

L'artiste Hans Erni montre à sa soeur qu'il est sans cesse à l'établi et non au musée dans les vanités mondaines d'un show room qui expose son oeuvre... C'était bien Hans Erni, l'homme et l'artiste, tel qu'il était et tel qu'il voulait vivre et mourir sans se préoccuper de savoir si les autres le jugeaient communiste, capitaliste, artiste populaire et non élitiste.

20200801_0725044.jpg