04/04/2021

Ainsi parla Zadathoustra

La Zad de la Colline du Mormont, c'est fini. Du moins, sa présence physique est finie.

Les deux derniers zadistes, une jeune femme et un jeune homme, perché-e-s en haut d'un arbre depuis deux jours et deux nuits, ont été contraint-e d'abandonner la lutte un peu plus tôt que prévu, le garçon ayant fait une chute, heureusement sans gravité, grâce à la corde qui l'a retenu. Légèrement blessé, et suivit par sa compagne de lutte, ils ont quitté leur arbre, laissant le terrain libre à la police pour nettoyer les dernières traces de la présence zadiste.

Un jour, un ou une artiste devra dresser une stèle en l'honneur de ces courageuses et courageux jeunes qui ont tenu tête à Holcim et aux autorités afin d'alerter la population suisse sur les méfaits d'Holcim et la destruction d'un site naturel et archéologique au nom de la puissance économique et du bétonnage de notre territoire.

Pour se loger, il faut des maisons en dur qui protègent du froid ses habitantes et habitants. Certes. Nous sommes en Suisse, pays de loups six mois par année. Certes. L'idéal de cette jeunesse, qui craint des lendemains qui déchantent, est noble. Il mérite toute notre attention et notre respect. Entre le besoin de béton et la nécessité d'en sortir un jour grâce à de nouveaux matériaux moins agressifs en matière de protection de l'environnement et dépenses énergétiques, les populations doivent faire un choix difficile et volontaire.

C'est à ce choix lucide et difficile qu'appelle cette nouvelle génération afin de "sauver l'avenir". Pour certains, cette façon de squatter un territoire appartenant à une industrie privée, c'est du fascisme, une sorte de terrorisme intellectuel exercé par une bande de jeunes. Le "j'y suis j'y reste" exercé par cette jeunesse au détriment du respect de la loi rappelle pourtant les squats du quartier des Grottes à Genève dans les années 80 ou le squat d'Artamis à l'ancienne usine à gaz de la même ville dans les années 90. Les jeunes ont besoin d'espace alternatif pour créer et inventé de nouvelles formes d'existence. Mais ils n'ont pas les moyens financiers pour faire avancer leurs idéaux. Donc ils squattent le territoire pour mener leur combat.

Il ne faut pas voir en cela du fascisme. Tant que les rouages et l'organisation de tels lieux de vie n'inventent pas un système totalitaire contre le reste du monde, il n'y a pas lieu de penser à du fascisme et même pas à une quelconque forme de totalitarisme. C'est juste une façon révolutionnaire de combattre pour changer la vie. Un combat quasi perdu d'avance mais qu'il faut mener au nom d'idéaux permettant d'envisager un futur, une sortie d'urgence d'un système mortifère lui-même condamné par sa façon de dévorer la planètosphère et les populations qui y habitent.

Vivre la Zad, c'est vivre comme une tribu d'Indiens résistants aux nouveaux colons venus prendre l'Amérique par la force de la Loi inventée ailleurs sur un autre continent. Cette jeunesse du Mormont ne veut plus vivre sous le joug d'une loi qui ne leur convient pas. Elle veut de nouvelles lois plus respectueuses du climat, de la nature. Elle veut vivre en harmonie avec elle. Ce combat, bien entendu, est bourré de contradictions. Cette jeunesse ne crache pas sur un minimum de confort, un droit à être connecté, un désir de salubrité publique avec douche et eau chaude. Mais elle veut aussi inventer une forme d'eau froide à la Jacques Dubochet pour offrir une sorte de prix Nobel de la Beauté à notre paysage mythique qu'est l'Helvétie et à la planète toute entière par la même occasion.

S'accrocher aux branches d'un arbre pour échapper à l'autorité et à la police, c'est comme s'imaginer Icare se faisant brûler ses ailes de cire par le soleil. L'idéal est grandiose, héroïque, majestueux, sublime. Mais il est impossible. Ce n'est pas une bande de jeunes à elle toute seule qui sauvera l'Humanité de ses dérives mortelles. Ce n'est pas un couple de jeunes gens du haut de son arbre perché-e-s qui pourra élaborer seul un discours zadaostrisme permettant les fondations d'un homme nouveau, une femme nouvelle, en harmonie avec ses idéaux de protection et de bienveillance envers notre climatosphère.

Mais ces jeunes ont posé un embryon, une semence dans le ventre de la terre du Mormont. Ils/elles s'aiment et ils/elles sèment. Ils/elles n'ont pas peur de l'agressivité et de l'hostilité de la plus grande masse, cette bienpensance de la population et des autorités déstabilisées par cette occupation de terrain. Et surtout, ils/elles veulent être entendu-e-s et respecté-e-s dans leurs manière d'être au monde.

Il est inutile, en ce jour de Pâque, de créer une nouvelle religion avec ses dogmes et sa terreur. Il est juste nécessaire d'avancer vite de manière réfléchie, intelligente, et tous, toutes, ensemble vers notre avenir commun avec la volonté de vouloir éviter la catastrophe finale à l'Humanité. Nous perdrons peut-être le combat ultime. Mais au moins nous aurons mis toutes les chances de notre côté pour triompher de l'impasse dans laquelle nous nous sommes jeté-e-s en croyant que l'ultra-capitalisme était le stade ultime de l'évolution humaine alors qu'il est juste le dinosaure en train de dévorer ses propres enfants.

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